Culture se conjugue au pluriel

Comment aborder l’art africain ?

Titrer un « beau » livre, « L’art africain fait penser que Ezio Bassani, l’auteur, ne manque pas d’air. Un Européen, même spécialiste universitaire reconnu, n’a pas les outils théoriques esthétiques nécessaires pour appréhender ces cultures multiples du continent africain, aussi multiples que celles de l’Europe. Il s’agit de cultures étranges aux yeux d’un occidental pétri de traditions écrites, la transmission est ici fondamentalement orale. Pendant longtemps, ces « œuvres » ont été considérés comme des témoignages ethnologiques et enfermés, sans classement, dans des musées dits « ethnologiques ». Différencier ces sculptures, ces figures en l’occurrence, revient à considérer que l’art africain – il faut utiliser le pluriel – existe bel et bien, ouvrant la porte à une échelle des valeurs.

Dans son introduction, Bassani le reconnaît et fait preuve d’une humilité juste. Il suit ainsi les traces de Jacqueline Delange, elle-même se situant dans l’héritage de Michel Leiris, dans son « Arts et peuples de l’Afrique noire » (première édition de 1967, préface de Michel Leiris, réédition Folio 2006), sous titrée « Introduction à une analyse des créations plastiques », qui voulait faire la part de l’ethnologie et de la création artistique. Les deux auteurs posent, à des années d’intervalle, des questions-pièges. Quels sont les critères pour juger si un « travail » est une « œuvre d’art » ? Comment dégager les sculptures de leur environnement culturel ? Juger que telle ou telle œuvre est « œuvre d’art » – dans le sens d’une esthétique nouvelle sinon révolutionnaire – dans le contexte d’un musée en France n’est-ce pas se tromper par rapport à sa fonction d’origine ?

Il est possible de se référer à Marcel Duchamp qui, avec ses « ready made », faisait de l’objet le plus « vulgaire » une œuvre d’art en le mettant dans un musée contestant ainsi la notion même d’œuvre pour insister, ironiquement, sur l’environnement. Mais il posait une question juste sur la définition même de la culture et sur l’évolution des idées sinon des idéologies. Longtemps l’art africain a été nié. La société européenne, colonialiste, refusait de considérer ces œuvres les reléguant à leur fonction utilitaire.

A son tour, Bassani reconnaît que les critères servant à définir la valeur formelle d’une œuvre varient selon la culture, disons plus justement l’environnement idéologique. La culture est une construction sociale qui suppose d’être confrontée aux autres cultures pour faire exploser ses propres codes, ses propres clichés, pour aller au-delà d’elle-même.

L’intérêt de ce livre est double. Esthétique d’abord. Les reproductions laissent passer des émotions qui peuvent changer le spectateur, ouvrir des champs de réflexion, appréhender d’autres mondes tout en cherchant à comprendre les cultures qui ont présidé à ces œuvres. Politique ensuite dans ce qu’il contient de nécessité de conversations avec d’autres types de culture, d’ouverture vers l’autre pour se comprendre soi-même et, de ce fait, se comprendre mutuellement. Les cultures ossifiées ne sont que des marchandises qui servent de fonds de commerce à tous les réactionnaires défendant on ne sait quelle pureté d’une civilisation qui n’existe que dans leur rêve qui se transforment vite en cauchemars barbares.

Nicolas Béniès.

« L’Art Africain », Ezio Bassani, Skira/Flammarion, 55 euros.

 

 

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