Marx, un mode d’emploi

Quand un géographe se penche sur le Capital…

David Harvey, est, de son état, géographe. Un géographe particulier qui analyse les espaces en lien avec les rapports sociaux. Un géographe « social » si l’on veut. Il s’est inspiré, dans ses recherches de la méthode et des concepts de Marx, pour construire une géoéconomique. Professeur à l’université de New York, il a, avec ses étudiants de générations successives, tenter des lectures du Livre I du Capital, le seul que Karl Marx ait publié de son vivant. Les deux autres sont des brouillons plus ou moins mis en forme par Engels. « Pour lire le Capital » est une synthèse de ce travail qui compte plusieurs années.

La compréhension de ce texte touffu, qui mêle plusieurs niveaux d’abstraction, n’est pas évident. L’enseignement actuel de l’économie multiplie les obstacles. Le libéralisme mathématifié oublie les « classiques ». D’Adam Smith on ne retient que « la main invisible du marché » qui se trouve… chez Bentham. Smith reconnaît à l’Etat un rôle pour lutter contre les inégalités les plus flagrantes. Il faut lire l’opuscule intitulé « Vive l’Etat » présenté par Christian Chavagneux pour s’en rendre compte. Tandis que Ricardo ne laisse des traces que pour sa théorie des avantages comparatifs. Marx, comme le rappelle Harvey, part directement de ces théoriciens qui ont comme objet l’économie politique – la macro économique – pour les critiquer. Leur apport est essentiel. Ils cherchent à comprendre le fonctionnement du système capitaliste. A partir de leurs recherches et contradictoirement à elles, l’auteur du Capital et dans « Le Capital » va opérer une véritable révolution intellectuelle. La théorie de la valeur est issue, dialectiquement, de tous les théoriciens qui ont précédé Marx, les économistes comme les philosophes à commencer par Hegel. Harvey, avec un art consommé de la logique tisse un fil d’Ariane pour sortir de ce labyrinthe, pour permettre de « lire » Marx, de le prendre en compte.

Il s’essaie à une grande objectivité. Il n’impose pas d’être marxiste. Simplement de considérer Marx comme un grand penseur. Dans les périodes de crise, comme celle que le capitalisme est en train de vivre, Marx, penseur de la crise, fait un retour remarqué. Les livres sur Marx succèdent aux livres. En faire seulement un théoricien des crises n’épuise pas son apport. Il est impossible, et Harvey y insiste, de laisser dans l’ombre sa condamnation du capitalisme, comme un mode de production reposant sur l’exploitation des salariés. Cette position critique – et c’est le titre du Capital, « critique de l’économie politique » – lui a permis cette avancée théorique essentielle, la compréhension que le salarié vend sa force de travail, une marchandise comme une autre, et non pas son travail.

David Harvey veut lui redonner toute sa dimension. L’œuvre de Marx apparaît pour ce qu’elle est, une œuvre puissante inspirée autant par les économistes, les philosophes, les poètes, les écrivains. Sa manière d’écrire, humour et ironie comprises, est de son temps, de ce 19e siècle qui veut des phrases balancées, écrites. Le style de Marx est quelque fois lourd mais souvent il s’échappe de son cadre et nous fait visiter d’autres lieux. Le tout baigné dans un climat de révolte contre la situation qui est faite au plus grand nombre. On oublie, devant l’immensité du penseur, qu’il est un homme drôle capable de distance avec son sujet.

On peut juste regretter, de la part de David Harvey, d’avoir quelque fois simplifié la pensée de Marx notamment en parlant de ce « travail socialement nécessaire » qui détermine la loi de la valeur sans aller jusqu’à ce concept vital de « travail abstrait ». De manière plus contestable, il s’essaie, à son tour, à la critique, se servant des thèses de Rosa Luxembourg, à la fois intéressantes et liées aux connaissances de son temps. Les œuvres de Marx ne seront connues que tardivement. Elle confond les niveaux d’abstraction entre les livres du Capital tout en apportant des analyses qui, rapportées au bon niveau d’abstraction, permettent de comprendre le fonctionnement du capitalisme. Ces développements ne sont pas suffisamment argumentés mais donnent envie de lire les autres ouvrages de David Harvey. Tel que ce « Pour lire le capital » vaut le détour et permettra, il faut l’espérer, d’amener de nouveaux lecteurs au Capital, un des textes fondateurs de notre temps. Un système globalisant mais totalement ouverts laissant la porte ouverte à tout le champ des possibles. Harvey y insiste aussi. Aucun déterminisme chez Marx qui se refuse à faire « bouillir les marmites du futur ». Pour cette raison aussi il faut lire « Pour lire le Capital ».

Nicolas Béniès.

« Pour lire le Capital », David Harvey, traduction Nicolas Vieillescazes, La Ville Brûle, ­­ p. ; « Vive l’Etat », Adam Smith, Alternatives Economiques/Les Petits Matins, 94 p.

Petite note sur les « Lire le Capital ».

On se souvient, peut-être, des tentatives de Louis Althusser qui savait rendre le texte encore plus opaque dans cette somme « Lire le Capital » publiée en son temps, en 1965, aux éditions François Maspero et réédité dans la collection Quadrige aux Presses Universitaires de France, en 1996. C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, un temps où Marx était au centre de toutes les réflexions pour comprendre un monde bizarre en train de subir la décolonisation et les révoltes de la jeunesse.

On a su, plus tard, que la « lecture » de Althusser prenait seulement appui sur le texte de Marx. Que le philosophe était un inventeur de concepts, ce qu’il n’osait pas dire dans ces années où le révisionnisme était fustigé. Le « Cours sur Rousseau » que les éditions du Temps des Cerises viennent de publier, une édition établie par Yves Vargas, en fait, de nouveau la démonstration. Ce cours de 1972 prend appui sur les écrits du Jean-Jacques pour créer ses propres abstractions quelques fois éloignées de la réalité. Plus facile à lire que « Lire le Capital » et intéressant pour le travail d’élaboration.

Dans l’édition Garnier Flammarion du Livre I du Capital, écrit tellement petit qu’une loupe était nécessaire pour lire les notes, Althusser récidivait. Dans la préface, il conseillait un sens de lecture qui ignorait totalement la logique de Marx et donc proposait une autre compréhension de Marx. Particulièrement, la section I se trouve sous les feux des projecteurs et des refus de lecture. Trop compliquée, trop opaque. Incompréhensible en un mot.

Pourtant, si Marx commence par elle, il doit bien y avoir une raison. Cette raison est à rechercher à la fois dans l’histoire de la pensée et dans la logique de Marx. Histoire de la pensée parce que philosophes comme économistes – à part Ricardo, un autodidacte – et les économistes sont philosophes et même un peu sociologues, cherchent à déterminer d’où provient la richesse des nations. C’est le débat entre les mercantilistes, les physiocrates et ces économistes qui naissent dans cette Grande-Bretagne en train d’être secouée par la première révolution industrielle, celle de la machine à vapeur.

David Harvey rend compte de cette méthode. La raison pour laquelle Marx commence par la loi de la valeur tient à son époque. L’économie, nouvelle branche des sciences, analyse avec quelque clarté la réalité du fonctionnement du mode de production capitaliste. Adam Smith dans « De la richesse des nations » – en fait l’intitulé fait référence à une « enquête », Inquiry, sur la richesse des nations – il propose un cadre d’appréhension de ce nouveau système. C’est un début de démarche scientifique. La valeur des marchandises est définie par la quantité de travail vivant qu’il a fallu pour la produire. Il sera suivi par David Ricardo. « Des principes de l’économie politique et de l’impôt » suit la ligne directrice tracée par Smith tout en essayant d’aller au-delà pour tenir compte des transformations du monde. A ce moment là, la bourgeoisie est une classe montante qui a triomphé et du féodalisme et de la monarchie absolue. Elle a besoin de savoir, de comprendre le monde qui l’entoure. Ces penseurs sont importants en ce sens qu’ils jettent les bases d’une théorie globalisante.

Marx part donc de ces théoriciens. Leur vision est discutée notamment par Malthus. Les débats sont importants. Marx y participe. Il mettra du temps pour apercevoir la solution du problème essentiel de l’économie politique et de tout système d’analyse, d’où vient la richesse ?

Il partage, avec Smith et Ricardo, l’idée que seule la dépense de travail humain est créatrice de richesse. Mais d’où vient le profit ? Il trouve ce concept clé, la force de travail. Le salarié libre est obligé de vendre non pas son travail – c’est le cas chez Smith et Ricardo – mais sa capacité à travailler. Et c’est force de travail est elle-même une marchandise. Il fait un nouveau pas, en avançant un autre de ces « abstractions réelles », le travail abstrait permettant de valoriser les marchandises les unes par rapport aux autres. Il renverse totalement la problématique. Comme il le fera avec la méthode dialectique de Hegel, il la remet sur ses pieds.

Il faudrait refaire le chemin. C’est possible par lecture des « Gründrisse », ces manuscrits que Marx écrit en préparant le Capital. Ils illuminent le texte du Capital, même si ensuite il faut les oublier pour intégrer les apports du livre I.

N.B.

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