Nouveautés jazz, rentrée 2012 (2)

Entendre le murmure du temps…

Au saxophone ténor

Lenny Popkin, né en 1941, est saxophoniste. Ce devrait suffire pour le définir. Ajouter qu’il a fait partie des élèves de Lennie Tristano – comme Lee Konitz ou Wayne Marsh -, pianiste aveugle promoteur du free jazz à partir de la grammaire et du vocabulaire parkérien ne peut qu’ajouter au mystère. Qu’il ait constitué un groupe avec la fille de Tristano, Carol – batteure – ne peut que laisser rêveur. Pour construire des filiations imaginaires, d’autant plus fortes qu’elles sont imaginaires. Une sorte de mémoire ambulatoire comme possible délimitation du jazz.

La quête de Lenny se trouve dans sa volonté d’être lui-même, de se construire. Cette posture a un prix, celui de la marginalité. Son nom ne sonne pas immédiatement familier aux amateur(e)s de jazz. C’est dommage. Faire un détour vers son œuvre – oui, il faut utiliser ce terme plus que celui de « travail » – permet de découvrir ces chemins de traverse qui savent tout sur tout y compris des grandes routes. Ces mémoires et souvenirs se combattent tout en construisant un mouvement, un processus font le miel de sa musique. Cet album a un air d’essentiel. « Time set », nous dit-il, mettre les montres à l’heure en remontant le temps si nécessaire.

Il nous ballade entre Bach, Johannes Ockeghem (né en 1425 en Flandres, de culture française) et ses propres compositions qui sont autant de réflexions sur les standards du jazz, sur la culture, sur l’héritage et dessinent les contours évolutifs de sa personnalité. Les arrangements qu’il propose pour plusieurs saxophones – magie du re recording – ont été enregistré en 1972 et 1976 et laissent comme un goût de violon – premier instrument de Lenny -, le reste, en trio avec Gilles Naturel à la contrebasse, datent de 2006.

Une sorte de voyage dans le temps et l’espace à la vitesse d’un son qui prend son temps.

Nicolas Béniès.

« Time set », Lenny Popkin, Paris Jazz Corner, www.parisjazzcorner.com

 

Au piano

Bill Carrothers, pianiste, n’en finit pas de visiter et de revisiter les thèmes liés à la guerre civile américaine (1861-1865), sous le titre « Civil War Diaries ». Une première fois en 1993 pour son label « Bridge Boy Music », la deuxième en 2004 pour « Illusions », le label de Philippe Ghielmetti qui prenait la suite de « Sketch » et la troisième pour ce concert de 2006 que nous livre le label « Sans bruit » – disponible sur le net, www.sansbruit.fr – pour se rendre compte de la richesse du jeu, un jeu avec la mémoire, avec l’Histoire mais aussi avec des souvenirs de westerns, de films plus ou moins réussis – dont le chef d’œuvre du raciste Griffith – comme de l’imagination flamboyante du pianiste. Une visite guidée de cette histoire américaine peu connue en France mais qui structure les racines de l’identité de cette Amérique qui n’a jamais su très bien ce qu’elle était.

L’auditeur(e) qui connaît ces chansons sera pris d’un malaise. Il les reconnaîtra sans vraiment les reconnaître faisant cette étrange familiarité dont parle Freud. En même temps, il ne pourra que constater l’étonnante palette de couleurs du pianiste, capable de conserver l’attention du public seul devant son piano et sans effets de manche. La comparaison avec les versions précédentes permettra de saisir le « work in progress » de Bill Carrothers, tel que cet enregistrement captivera et interrogera sur la mémoire et la place de la musique, histoire informulée, orale qui structure nos références communes.

Nicolas Béniès.

« Civil War Diaries live », Sans Bruit, disponible aussi sur les plate-formes du net.

Avec un duo

Daniel Schläppi est Suisse – nul n’est parfait – et surtout contrebassiste. Et 30 CD à son actif… sans qu’il soit connu de ce côté de la frontière. En 2010, à New York – il fallait New York pour que cette rencontre soit possible – il fait la connaissance de Marc Copland, pianiste hors catégorie, et lui propose de jouer avec lui. Le résultat cet enregistrement réalisé à New York, sorte de dialogue intergénérationnel sur les standards, sur la ballade, sur ce temps immobile qui nous désespère dans son indifférence, sur notre histoire, sur l’amour, sur notre environnement qui change sans que changent les sentiments, les émotions. L’amour est toujours la question clé.

Ensemble, ils nous font tourner autour du pot, autour de la mémoire, autour de ces thèmes que nous connaissons, de ces sentiers que nous avons fréquentés et qui, soudain se transforment en chemins inconnus comme si la fée – bonne ou mauvaise, on sait que les deux existent, si l’on en croit Nerval la fée crie – les avait touchés de sa baguette forcément magique, comme si notre monde exigeait d’être redécouvert, comme si l’univers voulait changer, se transformer, se métamorphoser.

L’art du duo est difficile. Il suppose la conversation. Chacun doit écouter l’autre pour lui répondre. Cet art, Marc Copland le pratique avec volupté et le fait partager à la fois à Daniel Schläppi, fier d’être l’interlocuteur respecté et à l’auditeur(e) transporté(e), troisième comparse indispensable pour faire vivre la conversation, lui redonner vie. Le tout s’intitule « Essentials », on ne pouvait mieux trouver.

Nicolas Béniès.

« Essentials », Daniel Schläppi, Marc Copland, Catwalk, www.catwalkjazz.com, distribué par Coda Ex et sur les plates formes numériques.

 

 

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