Contribution pour l’année sociale 2002 (parue chez Syllepse)

Réforme de l’État, libéralisme et démocratie

La « réforme de l’État » fait partie des débats récurrents en France comme dans l’ensemble des pays de l’Union Européenne. Elle se présente comme une refonte de l’administration, de la gestion. Les feux de l’actualité lui sont refusés. Elle est difficile à comprendre. Contrairement à la décentralisation – les lois datent de 1982 -, elle ne se traduit pas des changements visibles. Pas de nouvelles structures territoriales – comme les conseils régionaux -, pas de nouvelles lois sinon celles portant sur l’aménagement du territoire proposant des « contrats de plan » et des nouvelles entités, comme les « pays » ou les  « communautés d’agglomérations ».

Les gouvernements changent, les politiques étatiques restent. La « réforme de l’Etat » – Michel Rocard, du temps où il était Premier ministre parlait de la « modernisation de l’État » – en fait partie. Il ne s’agit pas d’une politique conjoncturelle, mais bien d’une restructuration d’ensemble touchant à la forme même de l’État.

Les gouvernements sont obligés de répondre à deux niveaux. D’une part, ils doivent faire face à une profonde crise de légitimité, « la crise du politique », d’autre part la forme de l’État se doit de correspondre aux nouvelles modalités du régime d’accumulation, des modalités de création de richesses.

Une crise de légitimité.

La première crise est connue. La cause principale1 réside dans la mise en œuvre des politiques d’inspiration libérale présentée comme la seule politique possible. Elles conduisent à remettre en cause les acquis sociaux et s’attaquent de ce fait au plus grand nombre. La désaffectation du politique en résulte. Aggravée par les « affaires » qui touchent tous les partis politiques. Le pas est rapide vers la conclusion qui fait les choux gras de l’extrême-droite2 – aujourd’hui mal en point en France -, « tous pourris ». Elles se traduisent par la montée de l’abstention, du refus de participer aux consultations électorales.

Dans le même temps, les mouvements sociaux se font jour contestant cette même politique comme l’ont montré à la fois le mouvement social de novembre/décembre 1995 et décembre 1999 à Seattle, première des grandes manifestations internationales contre la mondialisation libérale. La traduction politique est absente. Les mouvements sociaux sont orphelins de la politique. Ils ne s’en mêlent pas. La coupure est manifeste. Aggravant par là même la crise politique. Les conséquences de novembre/décembre 1995 en France le montrent. La victoire du PS – et le gauche qui se voudrait « plurielle » – est directement issus de cette mobilisation contre le « plan Juppé », sans que les « fondamentaux » de la politique économique n’aient en rien changé. Cette politique se veut plus social sans rompre avec la politique économique d’inspiration libérale. Le Premier ministre, Lionel Jospin, a beau répéter, « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché », ce qui se met en place peut, à l’évidence, porter le nom d’une « refondation sociale ».

Le libéralisme envahit tous les aspects de notre vie. Il se diffuse, s’instille et se distille. Il transforme les comportements. Si l’on additionne l’épargne salariale,3 la privatisation des services publics – sans parler des dénationalisations -, les attaques contre le droit à la santé, le PARE – plan d’aide au retour à l’emploi – et les baisses d’impôt décidées par le gouvernement pour le budget 2001 alliées à la volonté de baisser les dépenses de l’Etat pour lutter contre les déficits publics, le résultat sera l’éclatement social, le délitement des liens sociaux, des liens de solidarité, et, plus encore des moyens de la socialisation. Le « chacun pour soi » dominera. c’est l’ensemble des soubassements de l’Etat-providence qui s’effritent durablement. « l’Etat social », pour le dire autrement, est en crise.

(compte-rendu du livre d’Antoine Artous pour critique co)

Le libéralisme comme théorie économique a tendance à biseauter les cartes. Non seulement de l’appréhension de la réalité -–il n’est en rien un guide pour l’action malgré les apparences – mais aussi sur le terrain conceptuel. Sur la question de l’Etat, il a réussi à tuer toute réflexion. Le seul débat qui ait droit de cité c’est le « plus » ou le « moins » d’Etat. Il a fallu la tempête et la marée noire pour que les libéraux restent cois. Ces événements marquent le retour explicite de l’Etat, comme prenant en charge les dépenses d’infrastructure, ce que les capitalistes sont incapables de faire. Une fois encore, la nécessité de l’Etat des points de vue de l’accumulation du Capital comme de la prise en charge d’un intérêt général est démontrée. Serait-ce le « plus » d’Etat qui vient de triompher ?

Cette opposition simpliste se retrouve dans la manière de mettre en œuvre la défenses des acquis sociaux des salariés, le droit du travail et de la Sécurité Sociale, les services publics « à la française » dont le principe principal est l’égalité. Les politiques d’inspiration libérale, sous prétexte de l’efficience du marché, mettent en place la destruction des formes de socialisation en privatisant et déréglementant. Faut-il, pour répondre à cette offensive, défendre l’Etat républicain ? Sinon comment défendre ces acquis qui, sur le terrain démocratique, remontent à la Révolution française ? Comment défendre ce que certains théoriciens se réclamant du marxisme nomment la démocratie formelle ?

Plus encore faut-il défendre la loi contre la montée actuelle des contrats. Contrats de plan, comme contrats pour financer le service public prolifèrent. La déconcentration, diffuser le pouvoir d’Etat aux échelons locaux – régions, départements, communautés d’agglomérations, pays – rapproche-t-elle, comme la décentralisation mise en place en 1982 par les lois Deferre, rapproche-t-elle les lieux de pouvoir des administrés ? Est-ce le « moins » d’Etat ? Ne sommes-nous plutôt dans le contexte d’un renforcement de l’Etat central tout en transformant les modes de gestion pour faire accepter la politique libérale de baisse des dépenses de l’Etat ? La déconcentration et la contractualisation – distribution de crédits sur la base d’objectifs négociés – menacent directement d’éclatement les services publics et accentueront la structuration du territoire en zones pauvres et riches.

La naissance d’un nouveau régime d’accumulation est liée à une autre forme de l’Etat que celle de l’Etat-providence qui a dominé pendant les 30 glorieuses (de 1944 à 1974). La traduction concrète est dans la remise en question de tous les acquis des salariés cristallisés dans le droit du travail notamment. La tendance à une forme d’Etat autoritaire pour imposer les nécessités de l’accumulation du Capital se fait jour. Les politiques d’inspiration libérale s’opposant aux intérêts du plus grand nombre appellent ce type d’Etat. Est-ce le « moins » d’Etat ?

A l’évidence, l’opposition entre « moins » et « plus » d’Etat n’est pas pertinente. La déréglementation suppose « plus » d’intervention de l’Etat. L’Etat ne se désengage pas. Il s’engage différemment, suivant d’autres critères, d’autres nécessités. C’est un piège autant théorique que pratique. Théorique, parce que la réflexion se meurt sur la nature de l’Etat, la place du droit, la structuration en classes sociales, pratique en posant une seule question au mouvement ouvrier, défendre ou non l’Etat-Nation. La défense des acquis sociaux, le développement l’action pour faire céder le patronat suppose une stratégie à la fois nationale – contre le gouvernement et le patronat sur le sol national – et internationale, de liens avec les travailleurs des autres pays pour mettre en échec les dirigeants des sociétés transnationales. Les mobilisations autour de l’ouverture du « round » – le cycle de négociations – de l’OMC – Organisation Mondiale du Commerce – montrent que cette stratégie à double détente est possible. Elle pose directement la question de la « problématique de démocratie citoyenne ». 

C’est la naissance d’une nouvelle forme d’état. L’Etat dit « Providence » des « 30 glorieuses » est en train de disparaître. Ce régime politique – sublimé par le bonapartiste De Gaulle – provenait de la récupération, par le gouvernement et par le Droit, des revendications de la classe ouvrière. L’élargissement du droit du travail et de la sécurité sociale en a découlé. Le Droit a du coup cristallisé les acquis sociaux. Dans le même temps, l’intervention de l’Etat-Nation s’est démultipliée, sur tous les terrains. Ainsi la double fonction du régime politique apparaît, d’une part « garant » des conquêtes sociales et de l’autre exprimant le consensus de la classe dominante pour orienter l’accumulation.

Depuis l’entrée dans une nouvelle période économique, à tendance récessionniste en 1974-75 et plus encore à partir des années 80, la déréglementation exerce ses effets destructeurs sur la vie sociale, économique, culturelle. Elle a été voulue, organisée par les gouvernements qui se sont servis de la théorie libérale et de la construction européenne pour la justifier.

Partons d’un constat : le chômage de masse avec ses corollaires : précarité et pauvreté – et l’on peut être pauvre et avoir un emploi désormais – structure l’espace. La vie sociale, durant les « 30 glorieuses », s’organisait autour de l’entreprise. C’était là, dans le travail, dans l’emploi, que se tissait les solidarités et les revendications collectives, ainsi que les formes d’intégration. L’école elle-même répondait à cette vie économique et sociale et à la forme taylorienne d’organisation du travail. Aujourd’hui, la ville et ses quartiers deviennent les lieux où se jouent les relations sociales qui s’individualisent de plus en plus. Les oppositions de « communautés » fantasmées prennent le devant de la scène faisant voler en éclats les anciennes solidarités sans en faire naître de nouvelles. Les nouveaux modes de « gouvernance » des villes accentuent cette déstructuration sociale. La politique des quartiers – dite aussi politique de la ville – aménage ce nouvel espace sans lutter contre la ségrégation sociale, mais en cherchant à aménager une forme de « ghettoïsation ». L’école est au centre de cette structuration de l’espace qui accentue les difficultés du métier d’enseignant. Il est visible que l’école ne peut être à elle-même son propre recours. Qu’elle se doit de dialoguer avec les autres institutions, sinon elle faillirait à son rôle. Le modèle d’intégration à la française se trouve, de ce fait, profondément en crise.

Ce nouveau contexte renforce la nécessité de lutter contre le chômage et la précarité, pour la régularisation des « sans-papiers ». La défense et l’élargissement des droits des femmes est une question centrale qui dessine la perspective d’une autre société. Sinon l’école réfractera plus encore la crise sociale. Cette évolution « à l’américaine » avec la ghettoïsation des « Inner City » arrive en France. Ce n’est pas inéluctable, à condition de promouvoir les mobilisations pour construire un futur aux jeunes générations. Le passé mystifié exprime un présent sans avenir.

Le territoire est en ébullition sous les coups de butoir des nouvelles lois sur l’aménagement du territoire (Voynet et Chevenement) et sur la mise en œuvre de la « réforme de l’Etat » commencée sous Juppé et poursuivie par le gouvernement actuel. Le Ministre de l’Education Nationale commence à appliquer les principes de la réforme, par le biais de la création de BEC (Bassin d’éducation concertée), qui peuvent exister sous d’autres noms (ZAP.,…) nouvelles entités territoriales de gestion.

La « réforme de l’Etat » s’inscrit dans ce recul de la socialisation, cette poursuite de la déréglementation, des privatisations (sans modèle social, qui tous entrent en crise). Le « modèle social » japonais comme l’allemand sont en train de s’évanouir du paysage. Le régime politique actuel, par la décentralisation et la déconcentration, cherche à renforcer le contrôle social pour imposer des politiques de régression sociale et élargir le champ de la marchandise, la sphère du privé.

La tendance actuelle c’est la définition d’un service public d’intérêt général (anciennement service universel) dirigé vers les plus pauvres pour leur faire accepter leur pauvreté. Il rejoindra ainsi l’arsenal de lois dites contre l’exclusion. Il tourne le dos aux valeurs, notamment celles d’égalité, qui avaient fait la spécificité des services publics « à la française ». Il s’agit, pour nous, de convaincre les partenaires syndicaux européens pour organiser la mobilisation pour que « nos » services publics existent partout en Europe. Pour aller dans le sens des conquêtes sociales.

Ce libéralisme gestionnaire se veut justifier par la « mondialisation ». Or, elle n’a pas remis en cause, pour le moment, les Etats – Nations qui restent présents dans l’économie mondiale. Leur responsabilité est énorme. Seuls les marchés financiers sont réellement internationalisés avec toutes les conséquences néfastes que cela comporte comme le montre la crise actuelle. 40 % des pays du globe sont actuellement en récession. Pour la seule Asie du Sud-Est, c’est 24 millions de chômeurs en plus depuis juillet 1997. La pauvreté s’approfondit et s’élargit. Dans ce sens, l’association ATTAC représente un des moyens de mobiliser les citoyens et citoyennes pour réguler les marchés et intervenir en commun.

Cette « mondialisation », qui synthétise un nouveau monde à la recherche de règles, recouvre trois grandes régions du globe se livrant une concurrence sans merci, U.s.a. / Allemagne / Japon, devrait, pour nous, légitimer la solidarité internationale des salariés.


Elle ne justifie aucun renoncement. Au contraire : les gouvernements ont la possibilité de conserver leurs acquis sociaux. Ils ont décidé, pour des raisons qui tiennent aux impératifs de l’accumulation du capital et à l’augmentation des profits, de les remettre en cause. En découle, baisse du coût du travail, flexibilité, précarité et élargissement de la pauvreté.

Ces politiques d’inspiration libérale provoquent, fort logiquement, une profonde crise politique qui sape les fondements mêmes de la démocratie et ouvre la voie aux « F.N. ». Ce monde-là se traduit par le rejet de l’autre et par des « micro-identités » fantasmées.

Ces politiques nous obligent à renouer avec la défense des conquêtes démocratiques, notamment celles de la révolution française : elles dessinent en effet une forme d’Etat autoritaire pour faire « passer » l’ensemble de ces attaques. C’est une société de ségrégation qui s’organise.

Derrière se dessine une autre politique économique et sociale reposent sur la défense des DROITS – droit au travail, au logement, à la santé… – opposée à celle du contrat qui prétend faire de l’individu la figure centrale des droits et obligations sans tenir compte des positions sociales. Le 19e siècle est à nos portes…

La réforme de l’Etat ou la logique libérale à l’œuvre

Nous vivions dans un monde étrange. Et ce n’est pas l’histoire de la cassette qui nous fera changer d’avis… Tout le monde insiste sur le recul du politique, sur sa crise, mais aucun politique ne fait de propositions pour en sortir. Au contraire. En refusant de rompre avec le libéralisme – et son dogme principal, la liberté des marchés pour aboutir au bonheur universel -, les politiques creusent la tombe du politique. Pour le dire autrement, le libéralisme est liberticide du politique comme de toute pensée.

Le PARE vient indiquer les formes de la «refondation sociale » voulue par la pointe avancée du libéralisme que représente le Medef – ex CNPF, le patronat français. Il ne faut pas la prendre à la légère. Leur stratégie s’organise autour de la «contractualisation ». Le contrat viendrait se substituer à la loi. C’est logique avec le recul de l’intervention de l’Etat. Les conséquences sont multiples. La plus importante est, de ce fait, le recul des droits – et du droit. Le contrat se traduit par un échange d’obligations et de droits réciproques entre les parties signataires. Mais, en l’occurrence, les parties en présence légiféreront pour d’autres qu’eux-mêmes. L’exemple du PARE est révélateur. Medef et directions syndicales (CFDT, CFTC CGC) décident en lieu et place des chômeurs !

C’est une nouvelle structuration de la société qui se met en place. Elle se traduira par un processus qui permettra aux territoires déjà riches de devenir encore plus riches tout en laissant les pauvres, pauvres. A terme, les riches refuseront de payer pour les pauvres. Et ce sera l’éclatement. Alain Supiot – dans un article du Monde du 7 mars 2000 – a raison de parler de «reféodalisation des liens sociaux ». Et la mondialisation n’y est pour rien. Il s’agit bien de choix politiques, au sens de choix de société.

C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender la dite «réforme de l’Etat » et le processus de déconcentration – passant par la «contractualisation » justement – touchant l’ensemble des services publics. Les services publics seront structurés territorialement par l’intermédiaire des pouvoirs renforcés des Préfets (et des Recteurs pour l’Education Nationale) devenant «patron » de «leurs » services publics. Dans le même temps, c’est un renforcement des contrôles hiérarchiques et des pouvoirs donnés aux «petits » chefs. C’est aussi une «recentralisation » pour faire «passer » plus facilement la politique d’austérité, la poursuite et l’accentuation – malgré la croissance – de la baisse des dépenses de l’Etat et des collectivités territoriales. Le Préfet aura à sa disposition des crédits. Ils ne seront pas suffisants. Il faudra trouver des partenaires pour financer ces services. Ils voudront avoir leur mot à dire sur l’orientation et sur les «produits ». Ainsi la déconcentration et la contractualisation iront de pair avec la privatisation.

La transparence reculera, comme les possibilités de contrôle démocratique. Le citoyen se trouvera dépossédé des décisions. Ce sera la jungle des intérêts particuliers et de leurs affrontements.

C’est à cette réflexion d’ensemble qu’il faut se livrer pour intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Pour développer un autre projet de société qui passe par la défense des services publics, de leurs principes et de leur élargissement. Et non pas des reculs sociaux durables.

 

La déconcentration dans l’Education nationale.

Très souvent l’Education nationale, ses syndicats, ses personnels donnent l’impression de ne se préoccuper que d’eux-mêmes, que de l’école. Ainsi en a-t-il été pour la réforme qui s’est mise en place en 1998 de la « déconcentration du mouvement ». Beaucoup de bruit pour rien ? Les personnels au lieu d’être affectés lors d’un « mouvement national » – à l’échelon du ministère -, le sont par un mouvement déconcentré, académique. La mesure avait de quoi plaire. Les jeunes titulaires n’allaient plus partir à l’autre bout de la France. Le résultat en fait c’est une flexibilisation accrue des titulaires. Les TZR – titulaire sur zones – servant à « boucher les trous ». C’était surtout le premier pas vers de nouvelles formes de gestion.

Il s’agit de diffuser la politique d’austérité, de « gel » de l’emploi public, de baisse des dépenses de l’Etat. Le maître mot de cet ensemble : la « contractualisation » qui deviendra l’élément central de la répartition des crédits. La création de « pays » ou de « communautés d’agglomération » prévus dans les lois d’aménagement du territoire brouillera toutes les responsabilités. Ce sera l’opacité la plus totale et la mise en cause des conquêtes démocratiques. Ainsi la politique d’austérité sera instillée sans que le gouvernement paraisse « coupable ».

Dans l’Education nationale, cette contractualisation touchera tous les échelons, du Recteur jusqu’à l’établissement par le biais du projet d’établissement qui déterminera le montant des crédits. Ainsi la déconcentration dans l’Education Nationale va au-delà du seul mouvement et s’inscrit dans le contexte de la dite réforme de l’Etat.

Derrière cette restructuration, c’est à la fois un éclatement du territoire entre régions / villes / quartiers pauvres et riches avec en filigrane des affrontements entre les riches qui refuseraient de payer les pauvres, et une manière de construire l’Europe libérale en faisant éclater la structure administrative du département. C’est la mise en concurrence généralisée du système éducatif, et la porte ouverte à l’école pauvre pour les pauvres. Et à l’ouverture de la formation à la marchandisation.

Dans le même temps se renforce le poids de toutes les hiérarchies locales.

Cette déconcentration en renforçant les pouvoirs des Préfets – et pour nous du recteur – a comme conséquence l’éclatement des services publics, et s’inscrit dans les recommandations de la commission européenne. Les statuts des fonctions publiques sont menacés.

Elle renforcera la précarité déjà existante. D’ores et déjà les emplois-jeunes sont une bombe à retardement sur les statuts de la fonction publique. L’arrêt du recrutement s’impose, comme l’intégration de ceux et celles qui ont déjà été embauchés dans les fonctions publiques. Sinon se développera les contrats de travail du droit privé, avec la prééminence de CDD.

Les titulaires actuels seront les victimes de la flexibilité et de l’annualisation du temps de travail.

La volonté gouvernementale qui s’inscrit dans la suite logique des politiques suivies dans le passé d’inspiration libérale, est de faire jouer aux « services publics d’intérêt général » un unique rôle de cohésion sociale. Pour l’école c’est enlever tout l’aspect émancipateur, pour ne conserver que la garantie de l’ordre social, un ordre social imposé par le renforcement des contrôles de toute nature. Faudra-t-il s’étonner dès lors des réactions violentes sans projet qui ne peuvent que s’élargir face à une société que les jeunes comprendront encore moins ?

Elle passe, pour l’Ecole, par le renforcement de la sélection. Tous les niveaux d’enseignement seront touchés. Aucun ne peut se sentir à l’abri. Les apparences, comme à l’habitude, sont trompeuses. Le ministre Allègre, en France, s’est d’abord attaqué aux lycées. Façon de montrer que la « massification » l’oblige à déstructurer d’abord ce niveau d’enseignement pour restructurer l’ensemble. Le collège a déjà subi des réformes, comme l’enseignement supérieur et le tout forme système. La « réforme des lycées » actuelle ne s’explique, ne se comprend qu’en se référant à celle de la déconcentration. Dans le même termps la marchandisation de la formation progresse dans tous les domaines et en premier lieu dans la formation professionnelle.

Pierre Bourdieu4 a raison de souligner la place fondamentale de l’Etat dans l’organisation des marchés, dans le substrat de l’offre et de la demande. Le marché ne se conçoit pas sans l’Etat. Le Fonds Monétaire International est lui-même en train de s’en rendre compte après la faillite de la potion libérale dans la Fédération de Russie.5

Par contre, il ne s’interroge pas – mais ce n’était pas son but – ni sur les différences entre formes étatiques ni sur la nature de cet Etat. Deux livres ouvrent des perpectives sur ces deux terrains. Le premier est une référence outre-Atlantique depuis 1990, date de sa parution. Gosta Esping-Andersen, dans Les trois mondes de l’Etat-providence6propose une typologie de ces Etats sur le seul critère de la protection sociale qui «démarchandise » – néologisme de l’auteur – la vie sociale. Par-là même les Etats structurent les marchés du travail comme les axes du conflit social. Il distingue trois types d’Etats providence. Le «libéral » (anglo-saxons) où la protection sociale est dite «de marché », le «corporatiste » (la France et l’Allemagne en premier lieu) qui démarchandisent tout en maintenant les différences de statut et les «sociaux-démocrates » (la Scandinavie surtout) voulant démarchandiser pour aller vers l’objectif d’égalité.

Esping-Andersen décrit les raisons de la démocratisation sociale du capitalisme tout en proposant des «réformes » pour éviter la «contractualisation ». Cette lutte pour les droits prend de plus en plus d’importance surtout après la grande manifestation de Seattle. De ces «mobilisations citoyennes », Antoine Artous7 en a fait le centre de sa thèse pour déterminer si elles s’intègrent et comment dans la lutte sociale. Se servant des textes du jeune Marx et des expériences révolutionnaires comme de leur dégénérescence, il cherche à dégager à la fois la nature de l’Etat capitaliste, les formes de la démocratie comme les raisons qui poussent à conserver un Etat pour exercer les droits via le droit, en cas de renversement du capitalisme. Ses thèses feront sans doute grincer quelques dents, mais elles renouent avec des interrogations oubliées. Même les juristes soviétiques non staliniens n’avaient pas intégré la place du droit, des lois dans le processus d’affirmation de l’individu dans le contexte d’une révolution sociale. Il ne se réduit pas au social – sa place dans l’organisation du travail. Il est aussi politique. Les formes autoritaires de l’Etat qui pointent leur nez doivent nous interroger théoriquement et pratiquement sur l’expression de la citoyenneté. Des pistes sont dégagées qu’il faudrait poursuivre.

1 Des associations comme « Les économistes contre la pensée unique », la « fondation Copernic » ou, à une échelle plus massive, « ATTAC » ont beaucoup insisté sur les conséquences économiques et sociales des politiques d’inspiration libérale.

2 Les exemples étrangers devraient faire réfléchir. Pas seulement l’Autriche, mais aussi l’Italie où les anciens MSI essaient d’imposer leur ordre moral en voulant interdire dans certaines municipalités les livres soi-disant écrits par des marxistes.

3 A la fois une nouvelle forme de salaire, dite « salaire patrimonial » – le salarié est lié aux résultats de son entreprise – et la possibilité de transformer le système de retraite le faisant passer de la répartition à la capitalisation.

4 Les structures sociales de l’économie, Seuil, Paris, 2000, 296 pages, 130 F.

5 Voir le bilan en forme de catastrophe que tirent Michel Aglietta et Sandra Moatti in Le FMI, de l’ordre monétaire aux désordres financiers, Economica, Paris, 2000, 255 pages, 98 F. La dernière partie sur les réformes nécessaires sont une curiosité…

6 Gosta Esping-Andersen, Les trois mondes de l’Etat-providence, traduit par François-Xavier Merrien, PUF, Paris, 1999, 310 pages, 149 F., avec un épilogue pour l’édition française où l’auteur explicite le but qu’il s’était fixé, les évolutions différences des formes étatiques suivant les pays.

7 Antoine Artous, Marx, l’Etat et la politique, Syllepse, Paris, 1999, 394 pages, 160 F.

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