Réflexions sur le 21e siècle

Quel sera l’art du 21e siècle ?

En ces temps où règne une atmosphère de fin de l’histoire, cette question de la survie de l’art mérite d’être posée. Va-t-il disparaître corps et biens ? C’est la vulgate à la mode. Il faut dire que la scène artistique pourrait conduire à cette conclusion. Non pas que la production artistique ait reculé. Elle a plutôt augmenté, en quantité et en qualité. Les musiciens sont meilleurs, ils sont mieux formés, comme les peintres ou tout autre artiste. L’école elle-même peut quelque fois conduire à la répétition plutôt qu’à la création.(1)
Le terme même de « production » indique la difficulté. La culture est dominante. Et non plus les œuvres d’art. Celles qui déclenchent un rejet profond pour la plupart et qui, pour d’autres – toujours minoritaires – laisse entrevoir un autre monde, un autre univers, un futur se dessinant en pointillés. L’œuvre d’art installe une rupture. Un nouveau regard, une autre manière d’appréhender le monde, de l’écouter. Ce fut le cas, pour toute la génération du « baby boom », du free jazz – pour cette musique art-de-vivre – et de la « nouvelle vague », pour le cinéma. Ces œuvres d’art ouvraient la voie à la révolution qui allait suivre. Sans elles, cette génération n’aurait pas été la même. Les conditions sociales peuvent expliquer en partie leur naissance. Elles sont nécessaires mais non suffisantes.
Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, dans un livre du début des années 1970 – 1971 exactement -, « Free Jazz/Black Power », donnaient la primauté à l’idéologie dans leur histoire de l’émergence du jazz – du free jazz en particulier mais pas seulement, ils réécrivaient par cet intermédiaire toute l’histoire du jazz et du blues, suivant la voie ouverte par Leroy Jones dans « Blues People »2 – en lien direct avec les luttes de libération, pour les droits civiques d’abord pour la révolution sociale ensuite. Les « Blacks Panthers » exprimaient directement le fait que « La révolution viendra d’une chose noire ».3 Ils furent détruits à la fois physiquement par le FBI – qui s’en souvient ? – et idéologiquement par leur vision de la lutte et de la révolution. Ils n’ont pas tenu compte des changements de contexte… Cette vision, malgré les critiques – et elles furent nombreuses -, reste pleine de sens. A condition d’interpréter le terme d’idéologie comme un système de référence, une projection du présent dans le futur et d’un futur forcément différent. C’est la vision de la rupture. Passant par le refus de poursuivre les tendances du passé qui sont à la base de toutes les prévisions économiques. Ce futur a des conséquences politiques et sociales, mais aussi artistiques. Pour aller encore plus loin, pour faire du présent la somme dialectique de ses parties, le passé et le futur, il faut l’œuvre d’art. Et le monde bascule.

Dans « Le jazz, une esthétique du 20e siècle »,(4) Gilles Mouëllic se fait l’écho à la fois de l’actualité de cette thèse défendue par les deux critiques de jazz et des critiques qui lui ont été adressées. Par Eric Plaisance, dans Les Cahiers du Jazz n° 15, insistant sur l’esthétique justement, sans savoir comment traiter cette critique aux critiques. Il distingue les « niveaux » – les « instances » comme disait Althusser dont la philosophie était dominante à cette époque – sans traiter réellement de la question. S’il l’avait fait, il aurait été obligé de se rendre compte que le jazz en lui-même et pour lui-même définit une esthétique qui inclut les conditions sociales de sa naissance et de son développement comme essaie de le démontrer Mouëllic. L’esthétique de Hegel5 devrait être revue et corrigée. D’autant qu’elle avait été acceptée par Marx, lorsqu’il se permet quelques incursions du côté des arts, notamment lorsqu’il parle de l’art grec. Pour Hegel, c’est le Beau – une manifestation de l’Idée – qui guide sa vision. Or le jazz réintroduit la vie, réintroduit la poésie populaire, le racisme – sous les traits de Jim Crow – les bruits de la Ville et l’ensemble de ce nouvel environnement urbain. Le jazz ne peut naître sans la Ville. Il l’exprime. Par exemple l’art, et les œuvres d’art – un univers spécifique, original – de Thelonious Monk ne se conçoivent pas sans New York en arrière fond, sans son histoire, sans sa police, sans son racisme latent, sans ses clubs, sans son métro, que Monk prenait tous les soirs pour rentrer chez lui. Sans, non plus le contexte spécifique de cette foin des années 40 qui voit New York devenir la Ville-Monde,6 la Ville de la culture mondiale détrônant Paris, comme les Etats-Unis avait finalement réussit à détrôner le Royaume-Uni comme nouvelle puissance mondiale.
Et Monk fait preuve, dans le titre de l’une de ses compositions, d’une prescience qui n’appartenait qu’à lui. « Ugly Beauty », laide beauté, terme qui définit peut-être l’esthétique du jazz mieux que bien des discours. La laideur est ici aussi essentielle que le beau. C’est une métamorphose totale de nos catégories traditionnelles. Le monde d’aujourd’hui se trouve mieux résumé que dans toutes les théorisations actuelles. C’est en quoi le jazz est l’esthétique du 20e siècle ! C’est la raison pour laquelle le jazz est révélateur des problèmes généraux rencontrés dans l’ensemble des disciplines artistiques. Il se répète. Il est devenu culture pour une part, marchandise pour l’autre. Ce n’est pas la première fois. Mais à chaque fois une révolution esthétique venait bousculer les convictions acquises. Ce fut le cas pour Charlie Parker dans les années 40 et la révolution du bebop qui venait métamorphoser toutes les racines traditionnelles déstabilisant toute la critique de jazz de l’époque qui se partagerait entre ceux qui adoptaient le nouveau langage et les autres. L’influence fut directe sur la littérature américaine. La « Beat Generation » – le terme de « beat », battre, provenant du langage du jazz – venait en grande partie du bebop, du langage créé par Parker. Jack Kerouac a toujours dit – mais il n’a pas été entendu surtout en France – sa dette envers le musicien. Il suffit de lire son ouvrage posthume, « Dharma ».7 John Coltrane, Ornette Coleman, Cecil Taylor, Anthony Braxton sont venus pour imposer une autre vision du futur. Et de nouveau la controverse, de nouveaux la recherche de nouveaux critères esthétiques – aussi bien que sociaux – pour juger de cette révolution esthétique. Depuis lors, la critique patine. Comment interpréter cette nouvelle donne ? Est-ce la fin de l’art, autrement dit des œuvres d’art ?
La fin de l’art pourrait coïncider avec la fin de l’histoire liée au post modernisme que personne n’a encore essayé de définir. La critique d’art se trouve démunie. Quelle peut-être sa grille de lecture ? Elle ne peut pas répondre. Faute d’idéologie. Question qui a toujours été mal posée. Parce que ce terme – concept ? – est porteur d’une ambiguïté. L’idéologie est à la fois la meilleure et la pire des choses. Elle peut cacher, voiler la réalité comme lui donner un supplément d’âme.
Arthur Danto8 essaie d’offrir une grille de lecture de la situation de l’art contemporain. Il veut distinguer le contemporain du post moderne, tout en oubliant soigneusement la musique qui, visiblement, pour lui, ne fait pas partie de l’art. La musique est un continent à part. Le jazz et le blues n’en parlons pas. Existent-ils vraiment. J’ai toujours trouvé curieux cet aveuglement des critiques d’art américains sur la seule véritable culture que les Etasuniens ont offert au monde…Il analyse la période actuelle – celle qui suit le « court 20e siècle » – comme celle du « désordre informationnel et de l’entropie esthétique totale », soit une redondance puisqu’il s’agit la encore d’insister sur le désordre actuel. Il ajoute, « c’est aussi une période de liberté totale. De nos jours, il n’existe plus de clôture d e l’histoire. Tout est permis. » Il faudrait dire plus exactement, comme il l’écrit quelque pages plus loin, que plus personne ne sait ce qu’est une œuvre d’art – il donne à ce concept un sens habituel de n’importe quelle création artistique -, qu’il est devenu impossible de la définir. Une conséquence du remplacement du «je » par le « on » cher à Lyotard. L’absence du sujet, qu’il soit individuel ou collectif, se signe par le recul des idéologies de transformations sociales, par le recul des utopies. Du coup, tout se vaut. C’est sa conclusion. Ce qui ne l’empêche pas d’insister justement sur la place de la marchandise, et sur la vogue des musées comme demande de culture dévoyée. Mais, pour lui, la fin de l’art c’est la fin des arts manifestes, comme il l’écrit, c’est le début des expérimentations dont aucune n’est meilleure que l’autre. Il se contente, pour justifier son point de vue, de citer Andy Warhol qui vient en critique de Marx sur des sujets absolument différents. Comment faire confiance à un auteur qui manque à ce point de méthode d’analyse. Ce qu’il démontre, c’est la fin des concepts philosophiques hégéliens. Peut-être faudrait-il s’interroger pour en faire surgir d’autres plus adéquats ? Il en oublie de noter que le libéralisme détruit tout sur son passage, surtout l’idée même de futur en rupture avec le passé. Que ce « no future » est la question le plus importante de notre temps.
L’absence d’œuvres d’art, de révolution esthétique, n’a pas comme signification que l’art n’existe plus ou serait mort. Il est bien vivant. Un volume de la collection mutations, éditions Autrement, pose – volontairement – une fausse question  « L’art pour quoi faire » et répond pour rien faire. L’art est inutile, c’est pour quoi il est essentiel. A notre vie. Sinon, comment vivre ?
Nicolas BENIES.
Livres sous revue :
Danto Arthur, L’art contemporain et la clôture de l’histoire, Seuil.
Carles Philippe et Comolli Jean-Louis, Free Jazz/Black Power, Folio-Gallimard.
Mouëllic Gilles, Le jazz, une esthétique du 20e siècle, PUR.
Kerouac Jack, Dharma, Fayard.

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