Michel Petrucciani, un homme pressé.

Le pianiste de jazz français est mort à 36 ans, à New York où il résidait, d’une infection pulmonaire foudroyante.

 

Il a voulu tout et tout de suite. Peut-on dire qu’il y a réussi ? Lui seul pourrait répondre. Et il est trop tard. Il sera toujours trop tard. A l’heure des bilans, il ne reste que la disparition qui, soudain, pèse. Tout apparaît différent. Des rendez-vous ratés, des concerts approximatifs, ou ressenti comme tels, le désir de tout réessayer. Une minute, encore, monsieur le bourreau…

Il avait voulu croquer la vie à pleines dents, et pour ce faire il faut de l’argent. En gagner était devenu une de ses préoccupations, pour aller plus vite encore. Du coup ses derniers albums – chez Dreyfus – souffrent de cette volonté de joliesse pour plaire au plus grand nombre. La célébrité qui l’avait frappé, l’obligeait à répondre à la définition que les autres donnaient de lui. Il était arrivé au bout de ces expériences. Il voulait, il me l’avait dit à Caen puis à Coutances, ouvrir une école internationale du jazz en France, façon de commencer une nouvelle carrière. Rien ne lui était fermé. Il aurait pu tracer une autre voie.

Il avait commencé en fanfare. Laissons de côté la légende qu’il lui-même colporté, la famille, musicienne par ailleurs, les déclarations fracassantes d’obscénité, d’ironie et, souvent, marquées par l’autodérision. Il n’était pas dupe des raisons de son succès en France comme aux Etats-Unis. Sa maladie, ostéogenèse imparfaite – une maladie des os qui a bloqué sa croissance -, a expliqué, pour l’essentiel, l’engouement des publics. Voir arriver « Petru » dans les bras d’Aldo – Romano – ou de Charles Lloyd, saxophoniste américain,1 était le moment clé pour une partie du public qui applaudissait à tout rompre et aurait pu, à mon avis, quitté la salle juste au moment où le pianiste commençait à jouer.

Ses débuts professionnels ont décoiffé. Parce qu’il voulait affirmer sa place, s’affirmer. Je me souviens de sa première prestation en 1979 – ou 1980 ? – au festival de la Grande Motte. J’étais venu pour Steve Lacy, et attiré par le tromboniste-trompettiste basse-journaliste, Mike Zwerin. Quel choc que ce pianiste inconnu en première partie. J’étais conquis. Comme Jean Jacques Pussiau2 qui, pour OWL, l’enregistrera abondamment. Six albums en témoignent. Le premier – des 3 et 4 avril 1981 -, en trio, avec Aldo, à la batterie et Jean François Jenny-Clark, à la basse, avec un titre en forme de programme, « Michel Petrucciani », reste inégalé de par la connivence entre les trois larrons. Le duo, une idée du metteur en scène Pussiau, avec Lee Konitz donnera naissance à un de ces albums – « Toot Sweet » – dont le jazz a le secret. Totalement raté, techniquement parlant, émotionnellement juste. Il fait partie de mon jardin secret.

Michel est parti. Ce n’était pas un génie, mais un pianiste talentueux, avec le sens du swing et de la note juste. C’est déjà énorme. Adieu et à plus tard.

Nicolas BENIES.

Discographie choisie :

Sur OWL, rajoutons « Date With Time » – même si tous les 6 sont recommandables -, le dernier publié mais enregistré le 15 décembre 1981, après un séjour calamiteux à New York, un piano solo d’une grande force et de beaucoup d’approximations.

Pour Blue Note, conservons la rencontre, en 1986, avec Wayne Shorter et Jim Hall, saxophoniste et guitariste, « Power Of Three », les autres, notamment ceux avec le batteur Elliot Zigmund, se laissent écouter. Il n’y a pas de gros déchets.

1 Il enregistre pour ECM, distribué par PolyGram.

2 C’est Aldo qui présentera le pianiste au producteur.

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