A propos de la vague de commémorations

Notre mémoire et la leur

Le deux centième anniversaire de la révolution française a marqué l’entrée dans l’ère des commémorations sous prétexte de raviver le passé.1 Il a coïncidé avec la chute du Mur de Berlin (en novembre de cette année 1989) métamorphosant l’architecture du monde. Le monde politiquement divisé en deux avait vécu – curieux terme pour dire qu’il était mort -, désormais le concept de «mondialisation » s’imposait pour décrire un monde divisé économiquement en trois, à la recherche de nouvelles règles. La commémoration dresse un rideau de fumée devant l’absence de futur de dirigeants qui ne savent plus comment se diriger, sans parler de diriger les autres. C’est une constatation qui fait peur, personne ne sait où va le monde, ce qui n’empêche pas d’y aller, avec une détermination qui laisse rêveur – il faudrait plutôt parler de cauchemar.

Cette mode commémorative s’inscrit donc dans la fin du monde de la guerre froide – devenant celui de la coexistence pacifique aux débuts des années 60 – et dans l’émergence d’un nouveau monde, dans la souffrance, dans les guerres et dans un vide idéologique – au sens de corpus de référence – époustouflant. Le passé se représente – dans le sens théâtral du terme – dans le présent jusqu’à l’envahir totalement, pour le nier. Le passé ne sert plus d’explication au présent pour élargir les champs des possibles, mais recouvre le présent pour faire disparaître le futur. Les domaines de la création artistiques en subissent les contre coups, comme incapables d’imaginer l’avenir, autrement que comme la reproduction d’un passé largement fantasmé. Le film américain «Forest Gump» participe de la même technique, enfouir le passé dans le passé pour le faire ressortir plus blanc que blanc, pour oublier les désastres (dont la guerre du Viêt-nam qui a profondément secoué la société américaine, tous les polars en témoignent2) en les noyant dans un continuum de la vie d’un imbécile qui ne pense pas à témoigner. Il vient absoudre l’impérialisme américain de tous ses crimes, par le jeu d’une baguette magique prenant la forme d’images animées, qui racontent une autre histoire que la nôtre. Le «détail » lepenien progresse dans ce contexte. Un fait vaut un fait, un argument un argument, en oubliant le critère de la réalité. Ces manipulations ne sont pas rares, le stalinisme en a fait une considérable provision, mais il ne fut pas le seul. L’extrême droite en reconstruisant un passé fantasmé pour affirmer des micro-identités – à l’instar de tous les intégrismes – en est aussi une grande consommatrice.

1997 aura vu la multiplication des anniversaires. Centenaire d’Aragon, quatre-vingtième anniversaire du premier disque de jazz – paru en mars 1917, au moment même où la Révolution russe démarre, et c’est plus qu’une coïncidence, notre siècle en témoigne qui a longtemps vécu sur ces deux événements fondateurs -, cinquantième de la naissance de l’Inde… La liste n’est pas limitative. Il en est des oubliés. Par exemple cette année 1947, qualifiée d’année terrible, année de grèves en France notamment, de déchaînements colonialistes, comme les massacres à Madagascar, la guerre en Indochine mais aussi l’intervention militaire anglaise en Grèce se traduisant par les soldats tirant sur la foule désarmée à Athènes lors d’une manifestation appelée par le Parti Communiste Grec qui avait sûrement mal lu les accords de Yalta, de partage du monde entre les puissances «occidentales » et l’URSS de Staline…

L’année 1998 poursuit dans cette même voie, avec plus ou moins de bonheur. Le quatre-vingtième anniversaire de la fin de la première guerre mondiale n’a pas soulevé de grandes vagues, sinon la déclaration de Jospin sur les «mutins » – il faudrait plutôt dire «les assassinés » – de 1917 à réintégrer dans l’histoire nationale. Allègre, jamais en retard d’une bourde, a voulu célébrer l’anniversaire du 800éme anniversaire de la Sorbonne, sans s’apercevoir qu’il ne parlait pas de la même Sorbonne. Tous les historiens auront rectifié, les autres n’auront sans doute pas remarqué une fausse commémoration qui s’ajoute aux vraies. Les 400 ans de l’Edit de Nantes ont permis à un historien d’offrir une réflexion sur la tolérance, une sorte de traité de la tolérance. Il se paie le luxe de définir la commémoration, au sens étymologique, comme œuvre commune de mémoire – pour transformer notre présent, et «lui donner sens », comme on dit bizarrement aujourd’hui. La tentative est intéressante.3 Je ne sais si Le Monde et Robert Solé lui ont donné raison en insistant sur le deux centième anniversaire de l’expédition de Bonaparte en Egypte – l’armée française débarque le 2 juillet 1798, et les savants français y resteront plus longtemps que prévu – mais j’ai pris beaucoup de plaisir à lire les témoignages choisis et commentés par Mahmoud Hussein.4 Le mois de décembre a vécu au son des articles de la déclaration universelle des droits de l’Homme et du Citoyen, guère pris au sérieux 50 ans plus tard. Cette commémoration montrait le fossé – c’est un euphémisme – entre les déclarations et la réalité. Comme si les mots se suffisaient à eux-mêmes.

Il en est des commémorations comme des marchandises lancées sur le marché, elles « marchent » plus ou moins bien. Quelque fois pour notre plus grande joie. Celle du centenaire de la naissance de Gershwin,5 par exemple, a laissé beaucoup de monde indifférent. George qui aimait la bonne société et les bordels tout en étant un bourreau de travail, doit encore déranger. Il ne répond aux canons traditionnels de l’artiste maudit, ni de l’artiste tout court. Que sa volonté de mêler, d’emmêler, d’imbriquer toutes les cultures de la jeune Amérique – celles de l’Europe et celles de l’Afrique – qui n’est pas encore infatuée de son hégémonie, secoue encore les « biens pensants » ne sachant toujours pas où le ranger. Porgy and Bess, son opéra social, reste un chef d’œuvre qui n’a pas épuisé tous ses feux. Comme le centenaire de la mort de Mallarmé ou le 800éme anniversaire de la mort d’Averroès,6 n’ont pas suscité une ferveur populaire visible, ni même éditoriale.

Warner, par l’appât du gain alléché, a voulu fêter le cinquantenaire de la naissance du label de jazz Atlantic, par les deux frères Ertegun, fils d’un ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis tombés amoureux fou du jazz – mais aussi du blues et du Rhythm & Blues,7 en rééditant des albums connus et inconnus. Il faut leur en savoir gré, notamment à Vincent Mercier responsable de ces cinquante bougies. L’année qui vient poursuit dans cette même voie. La culture se marchandise à grande vitesse. EMI – une des major compagnies mondiales, qui a failli se faire racheter par Seagram, lequel a préféré PolyGram vendu par Philips – en cette fin d’année met sur le marché des rééditions Blue Note pour commémorer dignement le soixantième anniversaire, en janvier 1999 – ils sont donc un peu en avance – de la création du label par deux émigrés Juifs-Berlinois, Alfred Lion et Francis – Frank pour les Américains – Wolff. Il reste, et c’est là l’ambiguïté, que tout n’est pas à rejeter. Des trésors du patrimoine culturel mondial réapparaissent pour notre plaisir – je ne boude pas le mien en ce qui concerne les rééditions Blue Note, Atlantic ou Pacific8 – et pour leur transmission aux nouvelles générations.

Ainsi la mémoire est un enjeu, et un enjeu de la lutte des classes. La mémoire de la classe dominante n’est pas la même que celle de la classe dominée. Les faits ne sont pas interprétés de la même façon. Trivialement, les défaites des uns sont les victoires des autres, et vice-versa… Le souvenir est beaucoup plus personnel, beaucoup plus difficile à faire partager, parce que, comme le note Blanchot, il suppose une part d’oubli. Il ne faut pas confondre souvenir et mémoire. La mémoire est aussi culture, racine. En quoi elle a tendance à s’opposer à l’œuvre d’art qui détermine une nouvelle façon de voir, d’entendre, d’appréhender le monde. Elle est révolutionnaire par essence. Notre fin de millénaire se trouve sans âme, parce qu’orphelin de révolutions. La « techno », musique désincarnée qui remplace la mélodie par le rythme le plus simple et le plus assourdissant possible, musique d’ordinateur, de robots – en cela, elle est profondément de notre époque -, est l’expression d’une angoisse de vivre de la jeunesse qui se signifie dans cette façon d’être seul au milieu d’une foule.

Dans ce monde sans avenir, la lutte des classes n’a pas disparu, mais elle est gommée par le chômage de masse qui donne un substrat à toutes les théorisations sur la « fin du travail », tout en conservant le salariat et les patrons. Dominique Méda les oublie un peu trop rapidement. Le CNPF – devenu MEDEF en octobre 1998 – montre qu’il sait ce que la lutte de classes veut dire… L’absence d’ennemi identifiable, pourtant, déstructure les classes dirigeantes des pays capitalistes développés. La peur du « Rouge » ne fait plus recette, malgré les essais renouvelés des journaux – ou des dirigeants syndicaux comme Nicole Notat ou Marc Blondel9 – de voir la manipulation trotskiste dans tous les mouvements sociaux.

Michael Rogin, dans des essais qui viennent de paraître au Seuil – mais qui ont été écrits en 1990 pour la plupart -, « Les démons de l’Amérique »,10 parle de « la tradition contre-subversive » américaine. Elle a pris pour cible les « rouges » pendant la chasse aux sorcières – de la fin des années 40 au début des années 60, puis les « Noirs » pendant les luttes pour les droits civiques et aujourd’hui, peut-être, les enfants des ghettos. Le thème de la sécurité fait en effet florès dans tous les pays capitalistes développés, comme seule réponse au chômage de masse avec son cortège de pauvreté et de désespoir. Rogin indique la nécessité, pour les classes dominantes, d’avoir un ennemi clairement identifié qui leur permet de se structurer, et de justifier leur domination. Les déboires de Clinton le montrent à l’envi. Face au scandale de ses « débordements sexuels », il envisage d’attaquer l’Irak une nouvelle fois. Saddam Hussein, dictateur, aurait pu être cet ennemi « clairement identifié », mais l’Irak ne pouvait pas résister longtemps aux troupes américaines. Malgré tout, les présidents américains n’ont jamais voulu le renverser. Il continue à servir de repoussoir et d’artefact à un véritable ennemi.

Tout se fête, donc. La mort en particulier. Les génies morts ne sont plus dangereux. Ouf ! Les commémorer est une forme d’outrage. A leur révolte. A leur mémoire. Pourtant, le centenaire – en 1997 – de la naissance de Faulkner permet à Folio (Gallimard) de rééditer « Parabole », cri d’horreur et de révolte – justement – contre la boucherie de la guerre de 1914-18, à faire lire à tous ceux qui montrent leurs médailles, au moment du 11 novembre. Faulkner a construit ce livre sur le modèle de la Bible, le « Good Book » comme ils disent là-bas. Il refuse, comme d’autres, de se laisser embaumer. Tous ces livres, tous ces auteurs vivent. Leur émotion n’est pas dépassée. Elle est nôtre.

La mode de la commémoration provient sans nul doute de la nécessité de s’imaginer des origines, des racines. La corrélation apparaît évidente avec la volonté du Front National de s’appuyer sur des « micro-identités » largement imaginaires. Le passé se reconstruit pour structurer notre présent. Il n’est jamais neutre. Toutes les révoltes des années 60-70 sont gommées pour un hymne à la platitude, à la moyenne qui comme chacun ne le sait pas suffisamment n’existe pas. L’outrecuidance ne s’arrête pas là. Les années 60 sont copiées, pillées jusqu’à la moelle, pour en redonner la caricature, pour faire oublier l’essentiel, la révolte contre une société qui marche sur la tête.

Cette mode, paradoxalement, a été lancée par Pierre Nora. Il a dirigé un travail pluridisciplinaire sur « Les lieux de mémoire », titre générique des 7 forts volumes publiés en leur temps par Gallimard, réédités dans la collection « Quarto », collection simili de poche, en trois volumes, 180 francs chaque, avec une préface de Nora qui essaie d’expliquer le succès de son projet, succès affligeant, par la rencontre avec l’air du temps. Les auteurs qu’il a réunis ne cherchent pas à faire œuvre de commémoration, mais les signes tangibles d’une histoire s’écrivant à travers des lieux, des livres, des fêtes… Ils veulent cerner la constitution de la mémoire – processus évolutif – nationale et les formes de sa transmission. Cette mémoire s’évanouit. Et les commémorations y participent. A feuilleter ces trois volumes divisés en « La République », « La Nation » et « Les France » – le pluriel est d’importance – apparaît une autre histoire, mais aussi un autre présent. La mémoire de la Révolution française est en train de partir en lambeaux. Mémoire de ceux qui ont fait la Révolution comme mémoire du fait révolutionnaire lui-même, acte fondateur de la République. Mémoire aussi divisée par les luttes de classes. La mémoire des luttes des prolétaires n’est pas la même que celle de ces bourgeois peureux qui mettent un trait d’égalité entre classes laborieuses et classes dangereuses, suivant le titre du livre de Louis Chevalier. Cette mémoire contradictoire forme la trame d’une mémoire collective, soubassement d’une histoire nationale. Les racines nationales, le fait national lui-même, provenant directement d’une histoire contradictoire, histoire des cultures – partie d’un tout qui les englobe et les dépasse dans le même mouvement -, histoire des conflits, des luttes. Les auteurs de ce monumental essai n’y arrivent pas toujours, mais les traces de l’histoire nous y invitent.

Ces Lieux de mémoire restent des moments nécessaires pour cerner les traces du passé dans notre présent. C’est aussi une façon d’aborder la formation sociale française et ses spécificités par rapport aux autres pays, et comprendre ainsi les régimes politiques, les incarnations de cette « abstraction réelle » l’Etat. L’erreur de Jospin – devant les députés – confondant l’histoire de la gauche et l’histoire de la constitution de la République via l’esclavagisme et l’affaire Dreyfus, montre l’utilisation de la mémoire dans les luttes du présent. En France, l’histoire a toujours été utilisée pour justifier une politique ou une orientation, ou le sens du combat politique, évitant ainsi de le justifier. Le 150éme anniversaire de l’abolition de l’esclavage se heurte à d’énormes obstacles. Comme s’il ne fallait surtout pas en parler…11 Et le fait est avéré. L’esclavage existe toujours…

Refuser la commémoration, c’est faire vivre un patrimoine culturel. Le nôtre. Celui des nôtres. Le thème de leur mémoire et la nôtre est actuellement illustré par la publicité faite autour du Livre noir du communisme,12 portant sur les meurtres en série commis par Staline et les staliniens. Il est révélateur de la nouvelle ère qui s’est ouverte après la chute du Mur de Berlin. La comptabilisation macabre – le titre même de Livre Noir le laisse entendre – remplace l’analyse. Elle dissimule à la fois la réalité du régime stalinien, la contre révolution dont il est issu tout en occultant la nécessaire recherche théorique sur la nature de ces régimes nés après des révolutions – pour la Russie comme pour la Chine – et voudrait justifier une nouvelle théorie s’organisant autour du concept de « criminalité ». C’est le sens de l’introduction de Stéphane Courtois et du livre de Pierre Rigoulot et de Ilios Yannakakis, Un pavé dans l’Histoire sous-titré « Le débat français sur le livre noir du communisme », chez Robert Laffont. Ce concept deviendrait le concept clé pour expliquer « le communisme ».13 La criminalité d’une société serait l’aune à laquelle il faudrait mesurer l’importance des droits de l’homme et de la démocratie. S’il fallait accepter ce concept, comment qualifier les démocraties occidentales, leurs crimes coloniaux comme ceux commis au nom de l’accumulation du Capital ? Pour éviter de citer Marx, que ces bons auteurs barbouillent de leurs coloriages insipides, relisons le bon docteur Villermé ou mieux encore Jack London qui, avant Günther Walraff, s’était essayé au journalisme d’investigation, pour voir la misère et la pauvreté de ce 19éme siècle et de ce début du 20éme, les gens mourir de faim, de fatigue, le vieillissement précoce de ces enfants du textile ou de la grande industrie. Savent-ils ces donneurs de leçons que la loi sur l’interdiction du travail es femmes et des enfants de moins de 8 ans n’a jamais été appliquée faute d’avoir prévu des sanctions ? Il faudra toutes les luttes sociales pour que la situation des salariés se transforment, pour que le progrès social soit une réalité. La « criminalité », comme la bureaucratie, est l’apanage de toutes les sociétés dites « modernes ». Comment faire la différence ? Ce concept est le type même du faux concept servant à construire un Mur de mots pour détourner l’attention et dissimuler la vraie question, celle de la crise du libéralisme dans son incapacité à construire un avenir, un futur. Il s’agit de démontrer que le champ des possibles s’est rétréci à une seule politique économique possible, et à un horizon indépassable celui du capitalisme libéral.

Nous n’avons pas attendu pour dénoncer ses crimes que Staline disparaisse et que le Mur de Berlin s’écroule. Pour les 30 ans de Mai 6814 ce livre est une bizarre commémoration. Il fait le jeu de l’extrême-droite qui s’en empare, pour faire oublier la nature du fascisme et du nazisme, son idéologie de haine et ses camps de concentration. Derrière, c’est le communisme, comme alternative à la société capitaliste, qu’on veut discréditer, tout en donnant au Front National et à Papon une nouvelle virginité. La droite justifie ainsi par avance ses alliances avec le Front National, ou mieux encore la reprise du Front National sur lesquels elle espère se recomposer.

Staline et ses méthodes fascistes au-delà de la mort, continue de rendre service à la bourgeoisie. Nous vivons la fin d’une ère, d’une époque. La mort de Marchais sonne aussi le glas du « stalinisme à la française ». Le système stalinien, il faut s’en souvenir, a mis en œuvre la contre révolution à l’échelle mondiale, comme à l’intérieur de l’URSS. Staline a surtout assassiné les militants révolutionnaires. Et les excuses de Robert Hue n’y changeront rien. Il faudrait justement se livrer à un travail de mémoire…

En ce sens la réédition du livre d’Elisabeth Poretski, « Les Nôtres », dans la collection « Révolutions », chez Babel/Actes-Sud15 intervient à son heure. C’est un missile bien programmé contre les fascistes de tout poil, les histrions – je classe Courtois dans cette catégorie – et les staliniens plus ou moins bien dégrossis. Elle raconte, elle qui est la mémoire personnifiée, l’histoire de ces hommes et des femmes qui ont donné leur temps, leur vie et leur mort pour la révolution mondiale, et refusaient la théorie du « socialisme dans un seul pays ». Ces juifs polonais ayant connu l’empire austro-hongrois, puis sa désagrégation avec une Pologne indépendante, concevaient la révolution comme un processus ininterrompu, pour libérer la classe ouvrière internationale de ses chaînes. La solidarité internationale des travailleurs était un concept pratique. Ils sont ainsi devenus le fer de lance de la Troisième Internationale, devenant des « révolutionnaires professionnels ». Ils semblent passés de mode. Refusons de les laisser mourir une fois encore. Ils font partie de notre patrimoine, du patrimoine du mouvement ouvrier.

Elisabeth Poretski les fait revivre. Non pas idéalisés, mais comme des êtres humains, capables de souffrance, de haine, de mépris, comme de la fraternité la plus chaleureuse. Revit dans ces pages Léon Sedov, le fils de Trotsky, assassiné par la Guépéou, très proche, par la culture des Vieux Bolcheviks. Le conflit de générations vu comme l’opposition de cultures est ici analysé, perçu comme inéluctable. Naville, par exemple, a beaucoup de mal à s’intégrer. Il le raconte aussi dans ses mémoires. Elle retrace l’itinéraire de son compagnon, Ludwig, Ignace Reiss qui, le 17 juillet 1937, au moment des purges, envoie une lettre de rupture au Comité Central du parti communiste de l’URSS, dénonçant les « crimes » de Staline, et rejoignant la IVéme Internationale. Un mois plus tard, il était assassiné. Elisabeth Poretski en réchappa, pour garder vivant cette mémoire d’une génération. Cette mémoire-là est aussi la nôtre. Celle des partisans de la lutte pour une société alternative au capitalisme !

Il faut, pour apprécier ce livre, oublier ce que nous connaissons. Redécouvrir le monde de cette période. Accepter que les Rosenberg soient effectivement des agents staliniens par exemple. L’auteure ne prétend rien qui n’ait été prouvé. Il faut prendre ses dires en considération.

Dans un autre registre, celui du témoignage, Mika Etchebéhère raconte la guerre d’Espagne, celle qu’elle fit à la tête d’une colonne du POUM, le parti ouvrier d’unification marxiste, dans Ma guerre d’Espagne à moi.16 Son compagnon, Hippo, mourût dés les premiers combats et elle continue à le faire vivre par son engagement, remettant à plus tard la poursuite de sa vie. Sans idéologie a priori, mais avec une grande force émotionnelle, elle note les massacres des fascistes comme du NKVD – la Guépéou – rejoignant l’analyse d’Elisabeth Poretski.

Cette entre deux guerres a vu « Minuit dans le siècle », pour reprendre le titre d’un livre de Victor Serge, réédité au Livre de Poche, et en même temps un enthousiasme révolutionnaire comme jamais. La Révolution espagnole, en 1936-37, avait suscité un immense espoir expliquant l’engagement des Etchebéhère et de beaucoup d’autres pour la défendre. Les grandes grèves de mai-juin 1936 pour la France, la période dite de Front Populaire – le terme lui-même caractérisait l’alliance gouvernementale, un peu comme «la gauche plurielle » – ont été l’autre rayon de lumière dans un contexte qui tournait violemment au noir et au brun. Daniel Guérin nous les rend proche dans ce Front Populaire, Révolution manquée.17 Il avait ce talent rare de ressusciter les morts et de nous faire pénétrer dans les mondes de 1936, comme si nous les avions nous-mêmes vécus. Le lecteur partage les sentiments du militant Guérin, travaillant, luttant pour l’avènement du socialisme. Rien n’est simple. Non seulement, il faut se battre contre les fascistes, contre la droite, mais aussi contre les compromissions du Part Socialiste au gouvernement et de Léon Blum – un très beau portrait de l’homme en pyjama ouvre le livre – qui prend le mouvement social, les grandes grèves de mai-juin 1936, comme «une gifle ». Guérin reste fidèle à Marceau Pivert qui avait écrit «Tout est possible » dans Le Populaire, le journal de la SFIO. Tout était possible, pour Marceau, seulement AVEC le Parti Socialiste, comme il le rappelle.18 Il ne fait d’ailleurs l’impasse sur aucun débat de l’époque. C’est une des rasions pour lesquelles son témoignage reste aussi actuel. Il faut se souvenir qu’il l’avait écrit pour la génération de 196819 en voulant la faire profiter de l’ensemble de cette mémoire, pour ne pas retomber dans les mêmes ornières.

Cette mémoire nécessaire est servie par le talent d’écrivains. Pour autant, l’écriture ne doit pas cacher l’ambition. C’est l’écume, celle de nos jours avait déjà compris Boris Vian. Bernard Chambaz – fils de Jacques ?20 – le postfacier, insiste allègrement sur les qualités littéraires du livre de Guérin, citant Shakespeare, ses propres poèmes tout en avouant (page 509) «Certes, l’histoire racontée par Daniel Guérin ne ressemble pas à celle que je connais », pour conclure, abruptement (page 511), «Maintenant, s’agit-il d’une révolution manquée ? Je ne le pense pas. » Guérin est effondré – du moins, je l’imagine ainsi. Il n’en revient pas. Le postfacier s’est-il rendu compte qu’ainsi il annihilait toute la mémoire des militants représentés par Guérin ? Sans démonstration ! Alors que Guérin argumente, montre les failles, pousse les feux de la Révolution, mettant en évidence les trahisons du PS et du PC, trahisons par rapport aux aspirations du mouvement social. Ce combat, c’est le nôtre. Nous en sommes solidaires. Sans bêler sur la Révolution. Bernard Chambaz devrait lire les témoignages des contemporains pour se rendre compte de la force de ce mouvement, et Poretski pour prendre conscience que le terme «stalinien » est loin d’être un «mot doux » dans ce contexte. Il est plutôt synonyme d’assassin, d’assassin de la plus grande idée de ce siècle, la révolution, et des révolutionnaires comme Andrès Nin en Espagne. Guérin analyse, reprenant Trotsky explicitement, que le deuxième round a été perdu, défaite qui ne remet pas en cause la vision de cette conjoncture comme révolutionnaire. Oui, tout était possible, non pas avec la SFIO, mais avec les masses – comme on disait à l’époque.

La jeune génération ne peut ignorer cette mémoire, ce patrimoine. Il faut lire ces livres. Et faire sienne cette expérience, pour la faire vivre. Notre futur est aussi fait de notre passé.

Nicolas BENIES.

Livres sous revue :

Les Démons de l’Amérique de Michael Rogin, Le Seuil, 1998 (pour la traduction française)

Les lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, collection Quarto, Gallimard, 1997 (pour la réédition en 4 volumes).

Le Livre Noir du Communisme, sous la direction de Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek, Jean-Louis Margolin, collection Bouquins chez Robert Laffont, 1998 (pour cette réédition).

Un pavé dans l’Histoire, de Pierre Rigoulot et Ilios Yannakakis, Robert Laffont, 1998.

Les nôtres d’Elisabeth Poretski, Babel (Actes Sud), série Révolutions, 1997 (pour la réédition).

Ma guerre d’Espagne à moi de Mika Etchebéhère, Babel, 1998 (pour la réédition).

Front Populaire, Révolution manquée de Daniel Guérin, Babel, 1997 (pour la réédition).

A propos des anniversaires :

L’édit de Nantes de Thierry Wanegffelen, collection Références au Livre de Poche, 1998.

George Gershwin, par Denis Jeambar, chez Mazarine, 1998, et le double album paru chez Frémeaux et associés pour le livret de Daniel Nevers, A Century Of Glory. Sans oublier le bel hommage du Vienna Art Orchestra (BMG), American Rhapsody, A tribute to George Gershwin.

William Faulkner, Parabole, Folio-Gallimard.

Les oubliées des commémorations et des anniversaires

Le deux centième anniversaire de la Révolution française avait été confié à Jean Paul Gaultier. Signe des temps sans doute. Mais le centième anniversaire, en 1889 donc, avait vu le triomphe de quel compositeur ? Personne ne s’en souvient. Et pour cause ! C’était une compositeure. Augusta Holmès en l’occurrence. Elle eût du succès, composa énormément, rencontra Wagner, gagna l’admiration de Saint Saëns -–comme femme et comme collègue -, fut l’élève de César Franck… et rien ne subsiste. Rien dans l’Encyclopédia Universalis, rien dans le Larousse, elle a disparu. Très tôt. Dés sa mort. Pourquoi ? La réponse pour simple qu’elle soit est évidente, parce qu’elle fut une femme qui avait décidé de vivre suivant ses émotions et non dans le carcan qui lui était imposé. Elle, née dans une famille aisée, cassa tous les stéréotypes sociaux et l’enfermement. Compagne de Catulle Mendés, poète prolifique, marié à Judith Gauthier – la fille de Théophile -, elle fit scandale. La société lui reprocha d’être vivante, d’être elle-même, d’offrir une image de la femme non conforme aux canons de l’époque. Enterrée jusque là, elle renaît de ses cendres par la grâce de Michèle Friang et de la collection Mémoires des éditions Autrement. Femmes fin de siècle retrace la vie de deux femmes qui ne sont hors du commun que par l’écrasement des femmes socialement organisé, Augusta Holmès et Aurélie Tidjani ; née Picard. D’origine modeste, elle épousa un prince arabe et géra les domaines. Admirée en son temps mais incomprise, la société toute entière l’oublia pour éviter de penser au féminisme. Un mot forgé par Fourier, qui fera florès en cette fin de siècle par l’intermédiaire d’Alexandre Dumas fils. En conclusion se trouve retracé les débuts de cette lutte pour faire reconnaître les droits des femmes et l’égalité des sexes.

Une mémoire nécessaire. La notre. Contre la leur !

NB

A propos d’Averroès…

Deux biographies complémentaires viennent rappeler l’importance du philosophe – mais aussi juriste, médecin -, commentateur d’Aristote qui a exercé une très grande influence, aussi grande que celle de Maïmonide, sur tous les penseurs de la Méditerranée. Il fut redécouvert par Renan qui ne l’a pas compris. Il avait des excuses, la traduction relativement déficiente. La première s’attache au texte même du philosophe pour retracer les étapes de sa pensée, Averroès, un rationaliste en Islam – et presque tout est dit -, aux éditions Balland, collection Le Nadir, de Roger Arnaldez. La seconde fait la part belle au contexte politique et social marqué par la chute de l’Empire Almoravide, Averroès, les ambitions d’un intellectuel mulsuman, de Dominique Urvoy, chez Flammarion, dans la collection Grandes Biographies. Enfin, les collections de poche GF, chez Flammarion, livre une nouvelle traduction du texte même d’Averroès, L’intelligence et la pensée, avec une présentation et une traduction inédite d’Alain de Libera – qui insiste fort justement sur les aventures de concepts forgés par le philosophe arabe – tandis que celle d’Actes Sud, Babel Bleu, publie « Rencontres d’Averroès, La Méditerranée entre la raison et la foi », sous la direction de Thierry Fabre pour montrer l’actualité de cette pensée entièrement articulée sur la démonstration de la distinction entre Raison et Foi.

NB

Mai 68, l’anniversaire mortuarisé…

Le plus modeste est peut-être celui qui rend compte le mieux de l’état d’esprit, mai 68 à l’usage des moins de 20 ans, Babel/Actes Sud, dans la collection « Révolutions », avec une préface de Jean-Franklin Narodetzki, une reprise des tracts et des graffitis et slogans, comme des chansons. Il faudrait, bien sur, discuter des souvenirs du préfacier. Comment lui en vouloir ? Il n’a pas voulu faire un travail de mémoire.

La collection Points, au Seuil, a réédité ceux d’Henri Weber, datant de 1988, Que reste-t-il de mai 68 ?. Pas grand chose j’en ai bien peur, tout en notant qu’Henri a gardé de la vigueur pour dénoncer et contester les analyses de Raymond Aron en particulier, et de Laurent Joffrin, Mai 68, une histoire du mouvement qui a le mérite de la chronologie, paru aussi en 1988. Ces rééditions indiquent que, paradoxalement, Mai 68 n’a pas fait l’objet de travaux sérieux d’historiens. Les sociologues et politologues se sont beaucoup penché sur ce berceau. Pour critiquer ce mouvement, comme Jean Claude Guillebaud qui en fait l’origine de la société permissive où l’autorité s’est diluée. Le seul livre qui se veut d’analyse, en tombant dans l’air du temps, est celui de Jean Pierre Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible, La Découverte. Il prétend démontrer la charge d’irresponsabilité contenue dans le mouvement – il a participé à l’aventure de VLR, ceci expliquant sans doute cela – ne permettant pas aux contestataires d’aujourd’hui – sans parler des autres – de se réclamer de l’héritage de mai 68. Il insiste aussi – c’est plus pertinent – sur les métamorphoses du contexte, et notamment la montée du libéralisme qui transforme la perception de l’Etat. Le point d’achoppement c’est qu’il se refuse à reprendre des concepts, des abstractions – et pour l’Etat c’est vital – de Marx, et il nous fait buter sur des impasses pratiques et théoriques. Notamment, il situe l’origine de la victoire du libéralisme – et Cohn-Bendit pourrait lui donner raison – dans… Mai 68. Il rejoint Guillebaud et son mode de pensée fortement métaphysique. Il n’était pas besoin de tant de pages pour tomber sur cette conclusion ma foi très à la mode, très tendance…

NB

Mémoire contre commémoration

Ilya Zbarski, en compagnie de Samuel Hutchinson racontent l’histoire de l’embaumement de Lénine décidé par Staline, dans «A l’ombre du Mausolée », Solin/Actes-Sud. La préservation de la dépouille faisait partie de son plan pour prendre le pouvoir. Le récit événementiel laisse le lecteur insatisfait. Et le contexte n’est que sommairement rapporté, avec quelques erreurs factuelles, dont, page 59, «la militarisation du travail » attribuée à Trotsky en 1924, alors que cette proposition est antérieure, du vivant de Lénine… Bref, quelques à peu près qui nuisent à la lecture. Il n’empêche. Ce groupe de savants mobilisés pour faire du cadavre de Lénine, un mort vivant à quelque chose à la fois de fondamentalement triste, et de si drôle… Aujourd’hui, ce sont les maffiosos et les «nouveaux riches » qui profitent de ces techniques… Cette autobiographie prend quelque fois des allures de règlements de comptes avec le père de l’auteur… Freud pas mort non plus.

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Comment vivait-on pendant l’Occupation ?

Mal, assurément. Mais tout le monde ne résistait pas… Sinon il n’y aurait pas eu d’Occupation, ni le régime de type fasciste de Vichy… Tout le monde ne collaborait pas non plus… Sinon la Résistance n’aurait pas eu lieu. Beaucoup se situait entre les deux. Comme Charles Trenet dont les chansons de l’époque reflètent à la fois une dose de critique et d’acceptation. C’est ce que montre ces volumes 4 (1941-1943), Que reste-t-il de nos amours ? et 5 (1943-1947), La Mer, de cette Intégrale Charles Trénet chez Frémeaux et associés, distribué par Night & Day, avec un livret éclairant, comme à l’accoutumée, écrit par Daniel Nevers. Une leçon d’histoire. Ces coffrets permettent de revivre des époques un peu trop oubliées, tout en découvrant – ou redécouvrant – le talent de Trenet de faire s’entrechoquer les mots dans l’ambiance des époques, ici celle du « Swing », celle des grands orchestres. C’est un essai de définition du patrimoine culturel.

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Mémoire contre commémoration, à propos du cinquantième anniversaire de la création de l’Etat d’Israël.

Les éditions Autrement, en leur collection Mémoires viennent de publier deux livres complémentaires. Racines d’Israël, sous titré 1948 : plongée dans 3000 ans d’histoire, traite explicitement de la naissance de l’Etat d’Israël. L’auteur, Alain Michel, a repris la déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 de David Ben Gourion pour comparer les propos aux faits. Le voyage dans la mémoire permet de se rendre compte des mensonges, des a peu près de la propagande sioniste, notamment de la légende d’Exodus. C’est un travail essentiel pour comprendre l’état d’esprit, la conscience des israéliens d’aujourd’hui. Une histoire essentielle.

Il fallait bien apprécier le point de vue des Palestiniens. Leur mémoire n’est pas la même. Ils ont vécu cette création comme une expulsion de leurs terres et le plus souvent manu militari, ce que ne cache pas Alain Michel et que reprennent les nouveaux historiens en Israël comme le montre les textes réunis par Dominique Vidal dans Le péché originel d’Israël, aux éditions de l’Atelier. Cette prise de position est à l’origine d’une polémique qui fait rage en Israël comme le rapporte Joseph Algazy – journaliste à Haaretz – dans sa postface. Quelques-uns uns des contradicteurs de ces nouveaux historiens – pas tous sur la même longueur d’ondes comme il convient – ne remettent pas en cause les faits mais refusent de revoir le passé rêvé, fantasmé pour des raisons uniquement politiques, pour ne pas critiquer les bases mêmes de l’idéologie sioniste. Une fois encore se démontre le fait que la mémoire est un enjeu politique. Historiens israéliens et palestiniens se sont déjà rencontrés et envisagent de travailler en commun.

Le deuxième ouvrage des éditions Autrement, dans cette même collection Mémoires, Palestiniens 1948-1998, sous titréGénération Fedayin : de la lutte armée à l’autonomie, retrace l’histoire de cette lutte pour leur reconnaissance des Palestiniens à partir d’entretiens réalisés par Christian Chesnot et Joséphine Lama entre 1996 et 1998. Les auteurs font œuvre politique en donnant la parole aux acteurs pour expliquer les considérants de cette lutte qui n’a pas cessé depuis 1948, comme des espoirs suscités par la création d’un Etat palestinien. Personne n’est épargné, pas plus Israël que les gouvernants du monde arabe portant leur part de responsabilité dans la transformation des Palestiniens en peuple et en nation invisibles. C’est aussi une tranche de notre mémoire…

NB.

50 ans pour Atlantic : quand la légende se fait marketing…

Le label indépendant – à l’époque – Atlantic avait été créé en 1947 par les frères Ertegun, Ahmed et Nesuhi, fils de l’ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis, touchés par la grâce du jazz qui avait changé leur vie. Le premier album de la firme sort en 1948, qui explique cette opération marketing autour du label et la sortie simultanée de 50 références, soit autant de bougies, suivie de rééditions de blues. Warner, qui a racheté Atlantic, est responsable de ces sorties simultanées qui mettent à mal le portefeuille des amateurs de cette musique-art-de-vivre.

Les notes – en anglais – sont un modèle du genre. Les notes originales auxquelles s’ajoute un commentaire d’aujourd’hui. Une grande leçon. Avec une petite restriction, la plupart des albums n’indiquent pas les dates d’enregistrement. Un lapsus sans doute.

Cette opération se traduit par des mises sur le marché d’albums non réédités depuis longtemps et pour 79 francs. Par exemple l’album « Ray Charles at Newport » a été longtemps recherché par les collectionneurs. Le voici. Jamais le « Genius » n’a été si bien mis en valeur. On a l’impression de participer au festival. Le Warne Marsh/Lee Konitz fait partie de ces classiques dont on parlait. L’écouter procure une sensation de plaisir indéfini. Comme la « Western Suite » de Jimmy Giuffre – comme un résumé de l’histoire des Etats-Unis vue par un naïf -, ou l’album du trompettiste à la discographie rare, Tony Fruscella, un Chet Baker en plus angoissé encore dont l’écoute provoque un curieux sentiment de malaise face à cette beauté laide qu’il parvient à sortir de son instrument, de lui-même quasiment. Sans oublier Aretha Franklin, Lee Konitz, le pianiste aveugle Lennie Tristano créateur d’une école, une sorte de « free-jazz » avant la lettre et Charles Mingus notamment pour ce « Pithecanthropus Erectus », comme une définition… et, bien sur, John Coltrane. Tout comme leurs homologues de chez Blue Note – Alfred Lion et Frank Wolff – les frères Ertegun avait les oreilles bien ouvertes.

Un mot de plus pour vous signaler que, parmi ces rééditions, quelques-uns unes à la pochette grise sont plus chères. C’est le cas du Roland Kirk, soufflant dans trois saxophones à la fois, le ténor le strich et le manzello, homme-orchestre d’une force, d’une tendresse, d’une violence à faire rougir la neige. The Inflated Tears reste un grand moment de joie, d’émotion et de danse tout simplement. Free Jazz l’album phare de ces années là d’Ornette Coleman, avec un double quartet où se retrouve la plupart de ceux qui comptent – Eric Dolphy, Freddie Hubbard, Charlie Haden, Scott LaFaro, Ed Blackwell, Billy Higgins – pour une musique sans âge parce que toujours de demain. C’est encore un choc. Personne n’a osé aller aussi loin.

NB.

Et pour 1999 ? Le retour de Blue Note.

En 1999, ce sera au tour de Blue Note – faisant partie désormais du groupe EMI – de fêter son soixantième anniversaire. Nous avons raconté leur saga, l’an dernier, à propos de la parution d’un livre, « Les années Blue Note », aux éditions Plume, qui insistaient sur leur histoire à partir des années 1955, moment où le label se confond avec le « Hard Bop ». Ici se sont des enregistrements pas très connus, ceux des années 1941-1951, qui viennent justifier, et comment, cette commémoration. Sidney Bechet avec Wild Bill Davison (1949-50) d’abord, des faces qui, sans être inoubliables, montrent l’insatiable appétit de vivre du sopraniste/clarinettiste dont le lyrisme colle à la peau et dont aucune production ne laisse indifférent. The Blue Note Swingtets, ensuite,  pour redécouvrir le guitariste Tiny Grimes, les saxophonistes ténors Ike Quebec et, dans une moindre mesure John Hardee, le tromboniste Benny Morton et le clarinettiste Jimmy Hamilton qui allait faire les beaux jours de l’orchestre Ellington (1945-46), pour une musique qui se veut dans l’air de ce temps tout en arrivant à être du nôtre, un exploit dont les deux compères de producteurs sont familiers. Enfin, un album signé par le clarinettiste Edmond Hall, Profoundly Blues dont le titre éponyme fait entendre le guitariste Charlie Christian – inventeur de la guitare électrique – à la guitare sèche, pour arriver à un chef d’œuvre dont il est difficile de se passer. Les grincheux, j’en connais, regretteront que ces rééditions ne soient pas complètes, mais tel que elles comblent un vide. Pour les écouter, il fallait soit être un collectionneur impénitent, soit se contenter des anthologies, soit les acheter aux Etats-Unis à la firme Mosaic de Cuscuna – responsable de ces albums.

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1 Alors qu’il s’agit de faire oublier les conquêtes révolutionnaires…

2 Particulièrement ceux de Michael Connelly paru en français aux éditions du Seuil. « Le poète », un des romans les plus envoûtants à la fois sur la pédophilie, la folie, la guerre des polices et last but not least la difficulté de faire confiance aux apparences, a été réédité dans la collection Points et le dernier « Un cadavre dans la Rolls » reprend le fil de la vie de Hieronymus – Harry – Bosch que l’on avait vu intervenir dans « Les égouts de Los Angeles ». Ou ceux de James Lee Burke, tous parus aux éditions Rivages, dont le dernier  «Le Brasier de l’Ange » repose sur la mémoire et sur l’amour, sur la guerre du Viêt-nam comme sur les rapports étranges entre Noirs et Blancs surtout dans ce Sud Profond, dans les Bayous de la Louisiane, du côté de Bâton Rouge, de Lafayette et de la Nouvelle Orléans, où se déroule toutes les enquêtes de Dave Robichaux. Sans parler des romans de Jay McInerney qui, avec «Le dernier des Savage » (édition de l’Olivier), fait le bilan doux-amer de toute une génération, la sienne.

3 L’édit de Nantes de Thierry Wanegffelen, Livre de Poche, collection Références. 1998.

4 Sur l’expédition de Bonaparte en Egypte, Vivant Denon/Abdel Rahman El-Gabarti, Babel-Actes Sud.

5 Un album chez Frémeaux et associés, distribué par Night & Day, s’essaie à lui rendre sa place dans l’histoire de la formation d’une culture américaine spécifique, George Gershwin, A Century Of Glory, avec un livret très bien fourni signé par l’érudit passionné à l’humour débridé, Daniel Nevers. Verve, distribué par Polygram, sort à son tour un album d’hommage par Ella Fitzgerald et Louis Armstrong. D’autres sont attendus. Dont celui d’Herbie Hancock, toujours chez Verve, The Gershwin’s World, un peu trop racoleur mais qui arrive à faire aimer Gershwin. Celui du Vienna Art Orchestra (BMG) le fait vivre, American rhapsody, A tribute to George Gershwin, nous le rend proche. Les analyses sur sa vie – un personnage étrange – et sur sa musique sont quasiment inexistantes en français. Denis Jeambar dans son George Gershwin – bon titre ! – aux éditions Mazarine, s’est essayé à en brosser un portrait. Trop vite écrit, il laisse dans l’ombre l’essentiel. L’enfance plutôt pauvre, l’antisémitisme de cette société américaine, les ghettos juifs que représentent Brooklin et Tin Pan Alley – la rue mythique des compositeurs – et l’ambition de cet homme, créer la culture américaine !

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7 Ils enregistreront Ray Charles, pour citer le chanteur le plus connu, mais aussi beaucoup de grands du jazz.

8 Eux aussi réédités par EMI. Pacific-Jazz avait été créé par Richard – Dick – Block à l’instigation de Gerry Mulligan. On – Boris Vian en particulier – a dit beaucoup de mal de ce « Pianoless quartet », le quartet sans piano, mais « on » avait tort. Il a résisté à l’usure du temps. Tout simplement, comme l’a dit Mulligan, parce que le jazz c’est la liberté. Lui qui venait d’une famille catholique irlandaise, il respirait enfin. Chet Baker, trompettiste et chanteur sera le partenaire idéal, et l’autre vedette du label.

9 Il fête aussi, en 1998, les 50 ans d’existence de FO. Il pourrait peut-être en profiter pour ouvrir ses archives et permettre aux historiens d’écrire cette de l’histoire de la guerre froide.

10 Il faudrait s’interroger sur les retards de traduction. Rogin fait partie des politologues américains les plus originaux, et il est traduit seulement maintenant. Il traite des aspects de la vie culturelle – en particulier du cinéma – pour indiquer les thèmes principaux agités par les classes dominantes américaines pour assurer leur légitimation.

11 Le livre de Russell Banks, Pourfendeur de nuages, chez Actes Sud, « fête » à sa manière cette anniversaire. Au présent. Ce roman – l’auteur y insiste longuement – prend la forme d’une lettre explicative d’Owen Brown, l’un des fils de John Brown le célèbre abolitionniste, pour décrire et les contradictions de la société américaine durablement gangrenée par le racisme, et l’idéologie des pères fondateurs de cette curieuse nation américaine. Un livre ambitieux, pas toujours bien construit, mais nécessaire. Russell Banks fait un travail de mémoire, à la fois romancé et criant de vérité, pour comprendre le présent et envisager le futur.

12 Réédité dans la collection «Bouquins» chez Robert Laffont.

13 Critique Communiste est d’ailleurs cité pour l’article d’Alain Brossat, Comment en finir avec la politique (à propos du Livre Noir et d’un énergumène) ?, n° 151. La première citation, page 23, fait référence à « Critique du Communisme », sans doute un lapsus révélateur. Il faut remarquer le procédé typiquement stalinien de dire d’un critique qu’il « a perdu son sang froid », pour le déconsidérer, tout en ne répondant pas aux arguments. Cette page 23 offre comme un résumé des procédés de ces « nouveaux théoriciens » – au sens péjoratif des «nouveaux philosophes » – incapables de débattre, faute de munitions conceptuelles. Ils ne méritent même pas la réécriture d’une Sainte Famille.

14 Que de livres pour être sur d’enterrer l’esprit de mai 68 (voir encart) !

15 La première édition datait de 1969, chez Denoël, dans la collection dirigée par Maurice Nadeau.

16 Encore chez Babel, la collection de poche d’Actes Sud, dans la série « Révolutions ». Il fut publié en 1976 chez Denoël.

17 Même collection « Révolutions », Babel-Actes Sud.

18 Voir aussi le livre de Jacques Kergoat, Marceau Pivert, socialiste de gauche, aux éditions de l’Atelier.

19 La première parution date de 1976, chez Maspero dans la collection « Textes à l’appui ».

20 Ma mémoire est vivante. Je n’excuse rien, même si la rancune est mauvaise conseillère. Jacques Chambaz, il m’en souvient, fut un stalinien de choc et député…

(article publié dans Critique Communiste)

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