Jazz, de quelques oublis et nouveautés

Un collage spécial.

Il est des disques comme celui-là qui disparaisse un jour, enfouis on ne sait où, enfoncés par d’autres. Un jour de rangement – les fêtes de Noël sont le moment longtemps espéré – ils se dressent devant vous exigeant d’être écoutés. Ils ont raison.
« Dipenda » – Indépendance en lingala –est une idée du pianiste, compositeur et chef du groupe de 13 musicien-ne-s, Fabrice Devienne. Un spécialiste du collage de toutes les musiques qu’il aime, celles issues de l’Afrique, surtout du Congo, celles des îles – françaises et cubaine – et d’autres contrées qu’il est loisible de reconnaître sans oublier le quatuor classique et le slamer crieur de mots sur fond d’un groupe vocal comme d’un saxophone soprano qui vient ajouter un grain de sel jazzistique. Pour dire que le monde entier s’est donné rendez-vous ici, avec ce groupe et cet album. Pour danser. Pour faire bouger les corps. Si vous résistez, soit vous êtes sourd, soit vous allez bientôt vous casser. Tout le monde sur la piste…
Nicolas Béniès.
« Dipenda », Fabrice Devienne, Quart de Lune distribution Socadisc.

Jeux de mémoire.

S’il fallait décerner un prix du Cd le plus oublié, celui du Matthieu Donarier trio en fer ait partie. Pourquoi est-il resté coincé au fond d’une pile ? La réponse n’existe pas. Dommage pour l’actualité la plus brûlante. Pas pour la musique. Matthieu fait la preuve qu’il sait se servir de la mémoire du jazz sans oublier ses rencontres. « Papier jungle reste fidèle à son esthétique qui est à rechercher du côté de Steve Lacy tout en restant ouvert à d’autres influences plus anciennes. Il lorgne même – est-ce à cause de la présence de Manu Codjia à la guitare ? – du côté des groupes de Henri Texier. Le trio est complété par Joe Quitzke à la batterie pour une musique ouverte aux quatre vents, qui essaie de construire ses propres structures. Il arrive que la guitare soit au bord de la sortie de route. Si c’est volontaire, c’est du grand art. Les titres eux-mêmes indiquent plusieurs directions. « Bleu céleste » ouvre une curieuse danse qui se referme sur une « Pièce froide » en passant par « la lugubre gondole » – composition de Franz Liszt – et un « Hobo track », un travailleur itinérant des chemins de fer aux États-Unis dans les années 1920… Matthieu alterne au ténor et au soprano pour évoquer un temps, le nôtre, qui ne brille guère par l’espoir d’un changement. L’actualité revient au galop…
Nicolas Béniès.
« Papier jungle », Matthieu Donarier trio, Yolk distribution l’Autre Distribution.

Un autre type de collage.

« Painter of soul » est un titre qui interroge. Peintre de l’âme ? Peintre d’une musique qui est liée profondément aux années 60, cette musique « soul » représentée notamment par Otis Redding et Aretha Franklin ? Un peu de tout ça et surtout la volonté de se servir de toutes les musiques pour les réunir, les coller ensemble, faire la preuve qu’il est possible de construire quelque chose de neuf provenant de cette confrontation. Ce n’est pas toujours aussi démonstratif mais il fallait bien essayer. Tenter, chercher c’est vital pour retrouver le chemin de la création
C’est souvent curieux, passionnant et provoquant. De quoi alimenter les débats autour de cette identité que personne n’arrive à définir. « Panorama Circus » est un titre qui ne cache rien. Les deux responsables de ce cirque : Matthieu Jérome, surtout pianiste, un des fondateurs du label Chief Inspector et Jean-François Blanco spécialiste de la construction des sons qu’il sample, échantillonne. Ils se sont entourés d’invités qui viennent apporter leur univers pour épaissir plus encore les mystères du collage.
Nicolas Béniès.
« Painter of Soul », Panorama Circus, Lifestyle Sounds, distribué par L’autre distribution.

Un saxophoniste prometteur, un groupe soudé.

Jonathan Orland, saxophoniste alto, creuse sa voix entre Greg Osby, Steve Coleman – visiblement l’influence dominante – et John Zorn. Il utilise, comme la plupart des musicien-ne-s d’aujourd’hui les musiques du monde, pour lui surtout les musiques de l’Europe de l’Est, yiddish et klezmer dans la lignée de John Zorn.
Il a trouvé les musiciens qui lui conviennent, Nelson Véra à la guitare, Yoni Zelnik à la contrebasse, un rock, maître du temps pour laisser Donald Kontomanou à la batterie s’échapper et ne pas hésiter à faire de cet instrument emblématique du jazz la réponse aux questions du saxophoniste. Un dialogue constructif perturbé à bon escient par la guitare. « Small talk » est la proposition qu’ils nous font. Une conversation légère et sérieuse qui nous concerne.
Des compositions personnelles – mis à part Monk et un standard que chanta Billie Holiday – faites de petits segments mis bout à bout pour créer une sensation d’inquiétante familiarité. Rien de ce qu’il joue ne nous est inconnu mais le tout laisse l’impression d’un mystère qui se dévoile tout en s’échappant. Il arrive aussi que l’imagination manque et le soufflé retombe… Il arrive, de ce fait, qu’il tombe dans la banalité. Le plus souvent quelque chose se passe.
Il faut entendre cette sonorité qui essaie, qui cherche pour aller vers un ailleurs sans oublier la bonne vieille mélodie. Le groupe est attentif et suit le saxophoniste alto pour le faire arrive sur des berges accueillantes.
Nicolas Béniès.
« Small Talk », Jonathan Orland, Absilone distribué par Socadisc.

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