Polar(e)

Une nouvelle venue dans nos mondes « noirs » : Emily St. John Mandel

Emily St John Mandel est née au Canada. Pas besoin d’en savoir plus. Est-ce pour cette raison qu’elle donne l’impression de n’être à sa place nulle part ? Peut-être. De New York, son pays semble être simplement une dépendance. La Ville monde sait comme aucune autre engloutir tous les autres territoires qui ne peuvent se comparer à cette pieuvre intelligente – on dit que ces animaux ont plusieurs cerveaux – enserrant toutes les ambitions, toutes les illusions.
Le premier roman que publie cette auteure, « On ne joue pas avec la mort » titre français aussi énigmatique que l’original « The Singer’s gun », est un puzzle qui joue avec toutes identités. Une angoisse moderne que celle de la perte de son nom, de son libre arbitre. Les faussaires sont devenus des voleurs de vie. La justice a du mal à reconnaître ce « crime » aux allures étranges. Elle continue de faire confiance aux anciennes preuves…

Les premières pages sont d’une intensité absolument terrifiante. Quel est le piège qui se renferme sur Anton ? Pourquoi tient-il tant à son diplôme ? La plupart des questions seront résolues une fois toutes les pièces montées tout en laissant une part de mystère devant cette construction. Une grande réussite. Emerge déjà un portrait de femme voulant à toute force prendre son destin en main, la cousine d’Anton dont il est amoureux, Aria.
Comment poursuivre ? « Les variations Sebastian », son dernier opus publié, mettent au centre de l’intrigue le mystère d’une jeune femme qui suscite l’amour autour d’elle sans, apparemment, en éprouver, Anna. Mais aussi le jazz. Qui sert de fil conducteur aux déplacements, dans le temps et dans l’espace. Le jazz comme expression des émotions, de celles qu’il est impossible de dire, comme de refuge contre un monde agressif et aussi réservoir de mémoire, d’influences.
Anna veut protéger sa fille, Jack ses rêves à base de pilules, les variations sebastien.inddDaniel d’une idée qu’il se fait de lui-même et de ses responsabilité et Gavin, faux personnage principal, trompettiste au temps du lycée, journaliste déchu – passe des références à l’actualité – et de retour dans ce bled qu’il avait promis de quitter pour toujours, vivant chez sa sœur. Sa compagne l’a quitté et il flotte dans un univers dans lequel les frontières entre vérité et mensonge se sont évanouies. Une belle allégorie pour qualifier le contexte actuel.
Gavin voudrait reconstituer le puzzle pour trouver sa fille, celle d’Anna. Le projet ne peut qu’échouer. Les pièces ne s’emboîtent pas. Rien ne colle.
Arrive aussi, un peu plus tard, Deval, guitariste à la recherche des secrets de Django Reinhardt et qui trouve Anna, un flingue et un dealer qui voudrait récupérer l’argent volé par Anna. Rien ne peut jamais se terminer, du passé il est impossible de faire table rase.
Des guitaristes manouches sont présents à New York et dans d’autres villes et Emily St. John Mandel nous fait suivre cette piste pour faire entendre la musique que joue le guitariste. L’atmosphère a quelque chose à voir avec « Accords et désaccords » le film de Woody Allen sur un guitariste dont l’idole est Django…
Le titre original fait plus référence au jazz, « The Lola Quartet », le nom du groupe composé par Gavin et ses potes complété par la chanteuse Sasha que le titre français évoquant plutôt les variations Goldberg, Bach donc corrigé par Gould… Comme dans le jazz, elle multiplie les sous-entendus, les non dits pour faire réagir et jouer avec le lecteur.
Souhaitons la bienvenue à cette auteure déjà récompensée et une longue vie dans ces mondes qui sont les nôtres, ceux du polar, qui représentent l’avenir de la littérature.
Nicolas Béniès.
« On ne joue pas avec la mort », Rivages/Noir, « Les variations Sebastian », Rivages/Thriller, Emily St. John Mandel, traduit par Gérard de Chergé.

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