Crise du rouble, chute des matières premières

Une crise oubliée, la crise de l’économie russe.

La Russie chancelle malgré ses interventions répétées en Ukraine. Les perspectives de croissance tournent autour de zéro jusqu’en 2017. Le rouble a été attaqué sur les places financières depuis le début de l’année 2014. Malgré les interventions répétées de la BCR – Banque Centrale Russe -, la monnaie russe a perdu 40% par rapport au dollar. Plus encore, entre le 3 et le 7 novembre 2014, plus de 8%.
Jusque là, la BCR et le gouvernement de la Fédération de Russie pratiquaient à la manière de feu le serpent monétaire européen du temps de l’ECU, une marge de fluctuation dans laquelle le rouble pouvait fluctuer par rapport aux autres monnaies, dont le dollar. La spéculation a été trop forte, la méfiance généralisée des marchés financiers a eu raison de cette marge malgré une intervention massive de la BCR qui a utilisé les deux seuls instruments possibles : le rachat massif de sa devise en vendant des devises étrangères qu’elle conservait sous forme de réserves et la hausse du taux directeur de l’intérêt.

Au total, elle a perdu 83 milliards de dollars depuis le début de cette année. Sans effet notable. Elle ne pouvait entamer par trop ses réserves de change qui se montent actuellement, suivant les estimations, à 428 milliards de dollars. Elles proviennent pour l’essentiel de la vente de pétrole et du gaz.
Le deuxième instrument, classique lui aussi, le relèvement des taux de l’intérêt – ils sont passés de 5,5 à 7%, puis le 31 octobre, à 9,5% – a comme objectif d’éviter la fuite des capitaux en les rémunérant plus fortement. Echec, les capitaux spéculatifs se sont envolés vers la qualité – « flight to quality » comme disent les financiers – continuant à faire baisser le rouble. Les capitalistes spéculatifs vendent du rouble pour acheter du dollar ou de l’euro contribuant ainsi à faire chuter la monnaie. Une spirale qui se retrouve dans chaque crise financière qui est aussi une crise monétaire. Chute qui s’est trouvé accélérée par la fuite devant le rouble des Russes eux-mêmes préférant placer leur épargne – pour ceux et celles qui peuvent bien sur – en dollar ou en euro.
La conséquence la plus importante de cette augmentation des taux d’intérêt est interne. Le crédit se raréfie. Les entreprises comme les ménages ne peuvent plus s’endetter. Les faillites pointent leur nez. Le marché final est déprimé et la récession s’approfondit. Ce mouvement de hausse des taux peut aussi se répercuter sur les banques qui verraient leur bénéfice diminuer. Elles pourraient à leur tour faire faillite. Même si l’État venait à leur secours en lien avec la BCR cette éventualité n’est pas à exclure. Il faut rappeler que la BCR contrairement à la BCE, n’est pas indépendante du pouvoir politique.
La réaction de la BCR était logique. Le rouble flotte – comme le dollar ou l’euro – sur les marchés financiers depuis le lundi 10 novembre. Pour le moment, le rouble s’est stabilisé mais il dépend directement de la spéculation. L’incertitude se trouve renforcée.
La BCR, créée en 1990 comme effet de la chute du Mur de Berlin, veut fixer, à l’instar de la BCE, une cible d’inflation pour déterminer son intervention. Comme la BCE, du coup, elle ne définit plus une politique de change. Elle voudrait prendre son autonomie face au gouvernement. D’ores et déjà la fin des interventions de soutien de la monnaie d’est déjà traduite par une volatilité renforcée. Dans ce contexte, si la BCE s’autonomise par rapport au pouvoir politique, ces tendances à la volatilité, à la fuite des capitaux vont s’approfondir.

Les causes de cette crise ouverte.
La première et la plus prégnante est la chute des cours du pétrole. Comme toutes les matières premières – sauf le cacao pour le moment – les cours se sont brutalement orientés à la baisse. La surproduction sévit. Elle aura tendance à se poursuivre.
Pour le marché pétrolier, la concurrence du gaz de schiste – produit massivement aux États-Unis – a provoqué, en partie, cette chute accélérée par une production en hausse de la part des pays hors OPEP particulièrement. Contrairement à une idée répandue, la hausse des prix du pétrole n’est pas permanente. Tout dépend de l’horizon temporel. A moyen terme, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a raison de mettre en garde sur les risques de pénurie du côté de 2030, le pétrole de schiste américain devrait baisser. A juste raison, elle appelle les pays du Moyen Orient à investir pour prévenir ce déclin. Elle devrait aussi appeler à des investissements dans les énergies renouvelables et aux économies d’énergie. A court terme, la hausse des productions face à une demande qui n’augmente pas en fonction même du réchauffement climatique a comme conséquence la baisse des cours. Baisse accélérée par les prévisions de hausse continue de la production mondiale dans une conjoncture de concurrence exacerbée des pays producteurs. Cette tendance à la surproduction s’exprime par la baisse des produits financiers à terme. Une partie de la production est vendue « à terme » – en Anglais plus clairement cette fois on parle de « futures » – et les cotations des warrants (le nom de ces produits financiers qui se négocient surtout à la bourse de Chicago)se répercutent sur le marché au comptant.
Le rouble dépend donc directement du cours du pétrole.
Si le cours baisse les sorties de capitaux s’accéléreront. Le seul instrument à la disposition de la BCR, l’augmentation des taux de l’intérêt, aura des conséquences catastrophiques sur la croissance et sur l’impossibilité pour les entreprises de faire face à leur endettement. Cette crise économique aura des répercussions sur les pays de l’Union Européenne.
Les investissements en Russie ont fortement baissé et, faute du carburant de la hausse du marché final, le retournement n’est pas vraisemblable. La baisse des investissements met en cause l’avenir de la Fédération de Russie. Le gouvernement ne prévoit ni la fin de la rente pétrolière (et du gaz) ni la possibilité de créer d’autres industries.
La deuxième cause, moins importante, les sanctions occidentales dues à l’intervention de la Fédération de Russie en Ukraine. Une restriction des importations et des exportations qui explique, en même temps que la diminution des entrées de devises due à la chute des prix du pétrole, la montée rapide de l’inflation qui atteint plus de 8%.
Le G20 des 15 et 16 novembre ne devrait pas élargir les sanctions pas seulement parce que la Russie est déjà en crise économique et financière mais aussi par leur effet boomerang sur l’économie la plus importante de la zone euro, l’Allemagne qui exportait vers la Russie. La très faible croissance allemande de 0,1% au troisième trimestre 2014 est un cri d’alarme. Les restrictions budgétaires accélèrent l’entrée dans la récession.
Sans parler de la France face au dilemme de ses livraisons… et au chantage de Poutine !

Même si le terme de « mondialisation » a disparu du vocabulaire officiel, il n’en reste pas moins que toutes les économies sont interdépendantes. La crise russe aura des répercussions sur toutes les autres économies. Poutine essaie de s’en prévenir en regardant du côté de l’Asie et de la Chine notamment en renforçant les liens économiques mais ce peut être insuffisant.

Une fois encore les crises sont devant nous. Les facteurs de déclenchement d’une nouvelle crise financière et économique sont multiples. La crise actuelle de la fédération de Russie pourrait en être un. Ce facteur se trouve renforcé par les risques géopolitiques…
Nicolas Béniès.

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