Le côté du piano jazz.

Enrico Pieranunzi, grand pianiste

Les grands pianistes ne sont pas légions. Combien pourrait-on en citer de vivants ? De ceux qui savent nous faire entrer dans des mondes différents, en nous forçant à un pas de côté ? Peu me viennent spontanément à l’esprit. Keith Jarrett en fut. Et continue… de temps en temps lorsque l’inspiration est au rendez-vous. On connaît ses foucades. Pas toujours infondées.
A force de ne considérer que des « vedettes » – il faut relativiser dans les univers du jazz -, certains passent inaperçus. Non pas que les critiques n’en parlent pas mais leurs louanges donnent l’impression de glisser sur le public. L’eau passe, aucune plume, surtout pas celle du canard, ne la retient. La mémoire s’englue dans les marais de l’immédiat.
Enrico Pieranunzi est de ceux-là. Est-ce parce qu’il est Romain – de Rome – que le public se méfie de sa capacité à plaire ? Je crois plutôt qu’il ne défraie pas suffisamment la chronique.

L’écouter est toujours un plaisir et quelque fois une jouissance, celle de la découverte de nouvelles voies, de nouveaux chemins, de ces chemins de grande randonnée qui permettent de voir le paysage. Le sien est chargé de toutes les émotions du temps et ce temps n’en manque pas. Temps qui passe, mémoire vive et acérée, mesures du temps sorte d’alliage ici entre les tempi du pianiste, du batteur – Antonio Sanchez regarde souvent du côté des rythmes afro-cubain – et du contrebassiste, Scott Colley, presque plus classique dans son approche rythmique. Des temps différents pour arriver à une sorte d’harmonie désaccordée qui fait entrer l’auditeur dans des mondes en suspension. Tout est permis, « Anything goes », tout peut arriver, il suffit juste de laisser la place à l’imprévu, à l’aléa. Une sorte de définition du jazz s’il en était encore besoin.
Un trio qui laisse chaque individualité s’exprimer tout en proposant un son collectif sur des compositions signées par le pianiste à l’exception d’une de la plume du contrebassiste. Il fallait à ces musiciens une Ville. New York est de celle qui ne se fait pas oublier. Un climat nécessaire pour cette musique qui ne refuse rien pas même des incursions vers la musique dite classique ou contemporaine pour raconter des histoires – « Stories » est le titre de cet album – auxquelles il est facile de croire en les écoutant mais qui s’effilochent comme les routes tracées dans la mer en ne laissant que des souvenirs imprécis incitant à la réécoute.
Nicolas Béniès.
« Stories », Enrico Pieranunzi with Scott Colley & Antonio Sanchez, Cam Jazz/Harmonia Mundi.

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