Les femmes du JAZZ, Mary-Lou Williams

A Mary Lou, en mémoire de toutes les femmes ignorées

Il a fallu attendre. Consacrer un coffret de trois CD pour faire vivre l’art magnifique et original d’une des musiciennes, Mary Lou Williams, qui ont marqué l’histoire du jazz, avait l’air d’une entreprise périlleuse. Enfin, il est là. Jean-Paul Ricard signe un livret d’une grande justesse pour rendre sa place à la pianiste/compositeure – que je préfère à compositrice.
Notre présent est fait de commémorations du passé. Tout est bon pour faire oublier les causes des événements pour se contenter uniquement d’émotions, de ressentis. Il est, pourtant, des anniversaires qui s’oublient. Celui de Mary Lou en fait partie.

Née Scruggs le 8 mai 1910 – la date fait problème, Linda Dahl, sa biographe dans « Morning Glory »,1 la pense logique –, son centenaire est passé inaperçu. Seul, ou à peu près, le trompettiste Dave Douglas lui a consacré un album, « Soul on Soul » mais en 2000 pour des raisons indéterminées, justifiées par sa volonté de la rendre, une fois encore, vivante. Mary Lou nous a quittés le 28 mai 1981…
La parution de ce coffret n’a pas, non plus, de rapports avec un quelconque anniversaire. C’est tant mieux. Ecouter Mary Lou est nécessaire pour se rendre compte de sa puissance, de son ouverture d’esprit. Le plaisir est toujours au rendez-vous que ce soit comme pianiste, compositeure et arrangeure de l’orchestre d’Andy Kirk, un des grands orchestres de Kansas City (Missouri) dans les années 1930, comme professeur et elle le fut pour Thelonious Monk ou « Dizzy » Gillespie et de beaucoup d’autres ou comme soliste capable d’intégrer dans son univers des mondes différents. Elle qui est née avec un don, celui de pouvoir copier au piano tout ce qu’elle voyait et entendait, qui a été exploitée par sa mère lui volant son enfance pour la produire sur la scène, qui a appris sur le tas la composition influencée par Lovie Austin, une autre femme compositeure oubliée elle aussi, a su construire sa vie dans ce monde dominé par les hommes. On dit le jazz « machiste », manière d’exonérer la société toute entière structurée par les rapports sociaux de sexe, société dans laquelle les femmes sont les laissées pour compte. Une imbécillité qui nous fait perdre une grande partie du patrimoine de l’humanité. La reconnaissance du génie féminin est tardive et demande beaucoup d’efforts et de persévérance. Du vivant(e). Morte, c’est la disparition assurée. Comme si les femmes ne faisaient pas partie de notre mémoire, de notre patrimoine.
Peu de musicien(ne)s ont eu comme Mary Lou Williams – Williams est le nom de son premier mari qu’elle a épousé à 16 ans, un nom de libération du joug de sa mère, elle n’est pas la seule dans ce cas – autant d’influence, autant de créativité, autant de capacités de digérer les nouveautés pour continuer à prendre plaisir à jouer.
Très tôt elle a eu des visions. Pour les combattre, elle est devenue catholique et s’est retirée, déprimée, un temps du show biz. Elle reviendra pour faire la démonstration que son art s’est toujours conjugué au présent.
Ce coffret retrace son itinéraire de 1927 à 1957 – il vous faudra découvrir la suite – avec quelques pépites : le premier enregistrement de sa « Zodiac Suite », dédiée à tous les musicien(ne)s de jazz réalisé à Town Hall (New York City) le 30 décembre 1945. Intelligemment, Jean-Paul Ricard a fait figurer à la suite la prestation qu’elle avait donnée au festival de Newport le 6 juillet 1957 sous l’égide de « Dizzy » Gillespie, son ami de toujours, avec son orchestre et un arrangement de la tromboniste Melba Liston, une autre oubliée.
Saluons comme il se doit ce retour. Le retour 1, il faut l’espérer.
Nicolas Béniès.
« Mary Lou Williams, the First Lady in Jazz, 1927 – 1957 », Frémeaux et associés.

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