JAZZ Cool en Europe

La mémoire du jazz.

Le jazz, il faut le répéter, a rythmé le 20e siècle. On a oublié que, sous ce terme unique, des réalités plurielles existent. Pas seulement sous la forme de styles différents, « New Orleans », « Dixieland », « Swing », « Be-bop », « Cool » ou « West Coast », « Free Jazz » mais aussi avec des spécificités nationales originales. Sous des références à un vocabulaire et une grammaire semblables, les modalités, les phrasés, les matériaux sont assez spécifiques.

C’est la démonstration à laquelle se livre Alain Tercinet dans ce coffret « Europe an cool jazz, 1951-1959 » qu’il présente en un livret intéressant. Il se divise en deux. France et Belgique pour le premier CD, Suède, Allemagne, Autriche, Italie, Royaume-Uni, Pays-Bas pour le deuxième pour faire ressortir le travail spécifique de chacun(e) d’eux/elles. Au travers ce voyage apparaît de nouveau la rupture qui s’effectue en 1959 – voir « le souffle bleu » -, une nouvelle révolution esthétique bouscule le jazz et le « Cool » disparaît corps et biens. Certains n’y résisteront pas. Henri Renaud, pianiste et compositeur fondamental pendant cette période se retirera et deviendra producteur. Il aura l’idée de reprendre des chansons françaises en lieu et place des standards américains. Il sera suivi dans cette voie par le saxophoniste baryton suédois Lars Gullin, une voix à part dans ce monde du baryton qui se servira du folklore de son pays. D’autres, comme Joe Zawinul – qu’il faut découvrir ici faisant ses premiers pas – ou Albert Mangelsdorff iront voir ailleurs du côté de la « fusion » pour le premier et du free jazz pour le deuxième pour retrouver les frissons de la création spontanée.
Pour ces musiciens, dans ces années 1950, deux référence sont marquantes. La première est celle de Lester Young. Les enregistrements du saxophoniste sont passés inaperçus écrasés par le génie parkérien. Jimmy Gourley, guitariste et parisien d’adoption, sera le grand passeur des thèmes et du souffle lestérien. Lester Young, « The President » pour tous les mateurs de jazz, un génie qu’il ne faudrait pas oublier.
La seconde, celle du pianiste Lennie Tristano et de son école. Jean-Claude Fohrenbach dira que cette découverte lui a permis de devenir lui-même.
Les allers-retours entre l’Europe et les Etats-Unis sont puissants pendant cette période et alimentent de nouvelles directions des deux côtés de l’Atlantique. Les musiques voyagent, les musicien(ne)s aussi.
L’intérêt de ce coffret est tout entier dans cette mémoire dont nous avons besoin. Pour comprendre que tous ces musicien(ne)s ont une histoire, que le style d’une époque existe, que des potentialités n’ont pas été exploitées, que les révolutions ont tendance à écraser le champ des possibles précédents pour en ouvrir un autre. Que revenir vers le passé, ce n’est pas forcément réactionnaire mais peut donner un nouvel élan pour créer d’autres univers. Enfin que des musicien(ne)s oublié(e)s soient redécouverts n’est pas le moindre plaisir. Réentendre Jutta Hipp, pianiste allemande qui fera une courte carrière aux Etats-Unis ou Raymond Le Sénéchal permet de s’apercevoir qu »une partie de notre patrimoine nous fait défaut.
Un travail nécessaire. Le plaisir de l’écoute est aussi au rendez-vous.
Nicolas Béniès.
« European Cool Jazz, 1951-1959 », choix et présentation Alain Tercinet, coffret de deux CD, Frémeaux et associés.

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