Un roman étrange venu de là-bas

A égale distance de la Palestine.

L’amour, « union de l’impossible et du désespoir » suivant un poète anglais, Andrews, fait l’objet d’une attention adania shibliparticulière en Palestine, pardon en Israël – comme le note une fausse postière dans le deuxième portrait que dresse Adania Shibli. Comment aimer plus que qui aimer ? S’amouracher de l’auteur de lettres ? L’écriture est-elle un des moyens de combler le fossé ? Comment aborder une femme toute vêtue de noir qui a habité un rêve ? N’est-elle qu’un rêve ?
Je pourrais poursuivre le jeu des questions sans réponse. L’auteure n’en donne pas. Sinon le titre « Nous sommes tous à égale distance de l’amour » ou de la haine, les deux sentiments sont proches. Faut-il laisser l’amour à distance ?
Huit parties scandent ce roman, comme une suite musicale. Le début et la fin encadrent six mesures, mesures des blessures, mesures de l’absence, de l’absent, mesures de la négation, mesures d’un temps immuable comme si le passé se trouvait figé dans le présent, un présent qui se refuse à annoncer un avenir. Des mesures qui se répondent pour poursuivre les portraits. De femmes et d’hommes engoncés dans des traditions qui les empêchent de vivre, de déployer leurs ailes. Chacun(e) surveille l’autre et au bout de cette distance la mort ou la mélancolie. Se donner est une des manières de se sortir de ce guêpier à condition d’accepter le risque. Les femmes risquent. Les hommes souvent refusent. Ne comprennent pas l’enjeu.
Nous sommes en Israël, du côté des « Arabes d’Israël » comme on dit dans ce pays bizarre, des Palestiniens outragés dans leurs droits. Adania Shibli n’en dit rien. Ou plutôt rien d’explicite. Juste un sous-entendu qui laisse percer ce désespoir, cet impossible dont parlait le poète. Tout est bloqué.
Aucun pathos dans ces lignes même lorsque la mort rôde, aucune larme visible mais un profond mal être du lecteur qui a du mal à comprendre sa provenance.
Une grande auteure est née. Qui sait faire entendre une voix rendue muette et jouer avec nos émotions – les siennes aussi sans doute. A lire de toute urgence.
Nicolas Béniès.
« Nous sommes tous à égale distance de l’amour », Actes Sud/Sindbad, 127 p.

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