A travers les nouveautés jazz…

Hommes mages et hommages…

Notre époque, formidable s’il en est, reste trop souvent inscrite dans un passé recomposé. L’âge des musiciens aidant, les hommages se multiplient. Les producteurs pensent que c’est moins risqué que de publier une œuvre originale.

L’actualité en fournit deux exemples.

 

Aldo Romano – il fête ses 70 ans – s’est décidé à faire revivre, grâce à l’aide de jeunes musiciens, Baptiste Herbin au saxophone alto qui « sonne » comme Jackie McLean et Alessandro Lanzoni au piano qui « démontre » trop quel virtuose il est au détriment de l’émotion, ses années 1968-69 où il jouait dans la pièce de Jack Gelber « The Connection ». Il s’est adjoint son vieux complice, le bassiste Michel Benita. Du théâtre-réalité – comme la télé – avant la lettre. Cinq musiciens de jazz attendent leur dealer. Ils sont en manque. Ils jouent la musique de leurs enfers.

Deux compositeurs à l’origine, Freddie Redd, pianiste superbe un peu trop oublié et, plus tard Cecil Payne, saxophoniste baryton d’une légèreté à faire peur au saxophone ténor, un de ceux qui ont fait vivre cet instrument dans l’ère du bebop. Pour les références, Jordi Pujol, sur son label Fresh Sound à réuni ces deux compositeurs. Pour les labels d’origine, Freddie Redd a publié la musique de « The Connection » – celle que Aldo a choisi de reprendre – sur le label « Blue Note » et Cecil Payne sur « Charlie Parker Records ». Ces musiques datent respectivement de 1960 et 1961, années qui voient le « Living Theater » créé cette pièce.

« La Scène »1 – c’était la dénomination du lieu dans les grandes villes américaines où se trouvaient, putes, dealers, « michés » et… les clubs de jazz – était une chambre d’un taudis dans un quartier que l’on dirait défavorisé où les musiciens sont réunis avec le propriétaire. Ils jouent, improvisent pour lutter contre leur angoisse, contre la tension qu’ils sentent monter du plus profond de leur être. La musique exprime ces déchirures. Elle atteint une tension qui laisse l’auditeur au bord de ce puits sans fond de la détresse. Lorsque la laideur se transforme en beauté, lorsque mort et naissance – la création – sont indissolublement liées.

Aldo fut de ce temps. En 1961, il sera du quartet formé par Jackie McLean, saxophoniste alto déchiré, d’une sonorité provenant tellement des abysses qu’il donne l’impression de les avoir fréquentés.

Pouvait-on faire revivre ces moments ? Assurément non. Le disque en porte trace. Il faut les écouter, écouter ces musiciens autour de Freddie Redd – Jackie et surtout Tina Brooks, saxophoniste ténor remarquable laissé dans le puits des laissés pour le compte – jouer leur vie et non pas seulement leur musique. Le jazz acquiert ainsi sa qualité fondamentale, l’existence même des musiciens en train de créer.

Aldo sagement a choisi de reprendre la musique sans tenter de copier la folie de ces années là. C’est la découverte que Freddie Redd en l’occurrence est aussi un compositeur. Que sa musique résiste même s’il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable.

Une « ballade for Jackie » de Herbin termine cet album, un hommage nécessaire qui permettra, peut-être, de le redécouvrir. Ce serait nécessaire.

Tout le monde joue bien mais…

 

Le deuxième, nous le devons à Omar Sosa, pianiste et compositeur qui, sous le titre de « Eggun » rend hommage à l’album « Kind Of Blue » de Miles Davis, album qui inaugurait une nouvelle donne pour le jazz en ces mois de mars et avril 1959 (voir mon livre « Le souffle bleu », C&F éditions). C’est une commande d’un festival, faut-il dire à la décharge du compositeur. Le trompettiste Joo Kraus imite Miles à la perfection. On a vraiment l’impression que le fantôme est là, parmi nous. Pour le reste, c’est une musique trop ampoulée qui laisse subsister quelques moments de liberté, de folie, bien trop rares. Les compositions sont enfermées dans la volonté de faire sérieux au détriment de l’existence des musiciens qui n’arrivent pas à sortir de ce carcan. Ce n’est pas désagréable mais la sensation d’enfermement est très pesante.

Nicolas Béniès.

« The Connection », Aldo Romano New Blood, Dreyfus Jazz/BMG

« Eggun », Omar Sosa The Afric-Lectric Experience, World Village/Harmonia Mundi.

 

 

1 Référence à un roman, une quasi autobiographie, de Clarence L. Cooper qui porte ce titre « La Scène », traduit par Marcel Duhamel pour la Série Noire. On attend une nouvelle traduction qui rende l’écriture lisible, fasse la part belle au style et en donne une version intégrale.

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