Le saxophone dans deux états

Rendez-vous avec deux saxophonistes d’aujourd’hui.

Sébastien Jarrousse, au ténor comme au soprano, se situe pleinement dans la lignée du Coltrane avec son quartet historique, Elvin Jones, batteur, McCoy Tyner, pianiste, Jimmy Garrison, bassiste. Influence matinée – patinée ? – de celle de Wayne Shorter comme l’indique le titre de l’avant dernière composition qui clôt cet album. Sans imitation servile, simplement la reconnaissance d’une esthétique. Il fait la preuve, avec son quartet, qu’il est possible de creuser cette voie et de trouver sa voie. Il tombe un peu moins du côté du hard bop que dans ses enregistrements précédents.

Pierre-Alain Goualch est un pianiste espiègle et qui pratique un humour singulier. Dans la musique comme dans la vie. Je l’ai interrogé un jour sur ses références. Comme tous les pianistes de ce temps, il a répondu – contre toutes mes attentes -, il a répondu Keith Jarrett, ajoutant dans un grand sourire qui va bien à son crane volontairement dégarni, « Cleanhead », mais ça ne s’entend pas. C’est vrai. Il dit combattre cette emprise exercée par Keith Jarrett qui assure son magistère conduisant beaucoup de ces jeunes pianistes à brider leur créativité pour se mouler dans les vêtements portés par Keith. Je le regrette souvent. Pierre-Alain Goualch – il faut conseiller l’écoute de ses albums – sait donner sa couleur aux compositions du saxophoniste. C’est une rencontre, d’univers. Comme avec Matthieu Chazarenc à la batterie et Mauro Gargano à la contrebasse. Tous les quatre sont convaincants et font preuve d’une belle énergie, de celle qui fait le jazz. Avec ce brin de révolte qui pointe son nez pour dire que ce monde n’est pas fait pour eux. Un drôle de titre, « Wait and See », attendre et voir, mais il ne faut pas trop attendre pour aller voir et entendre.

Guillaume Perret, saxophoniste électrique, suit une autre voie, celle du mélange jazz, funk, musiques du monde, arabo- musulmane en particulier, avec un œil du côté de Michael Brecker, pour offrir une musique du corps de la danse dans un contexte de violence, de cette barbarie qui secoue nos sociétés, la française comme les autres. Le bruit des armes surdétermine tous les autres bruits. Les sirènes sont omniprésentes. Il publie sur le label de John Zorn, une autre influence ?, « Tzadik ».

Il fait la part belle à l’électronique pour dessiner un monde de bruits et de fureur, conduit par des imbéciles – je cite, en le changeant, Shakespeare. Le hard rock n’est jamais loin, la « soul » non plus, sans parler de Jimi Hendrix ou de Frank Zappa. Son quartet ne pouvait que s’appeler « The Electric Epic ». Philippe Bussonnet est à la basse, Jim Grandcamp à la guitare, les deux électriques of course et Yoann Sera est à la batterie et le tout est baigné d’effets électroniques, fruits de bidouillages les plus divers. Il n’a pas craint d’inviter, Médéric Collignon, au cornet, toujours en quête d’une nouvelle expérience. Pas de titre générique pour orienter l’acheteur, c’est dommage, la pochette ne suffit pas pour savoir à quoi l’auditeur va s’attendre. C’est pourtant une musique viscéralement de notre temps qui ne se refuse aucun emprunt. Elle peut-être très savante… Même parfois ennuyeuse. Souvent très dansante. Et, plus souvent encore violente, agressive. Comment faire autrement ?

Sébastien Jarrousse et Guillaume Perret font la preuve que le jazz vit à travers eux, avec des formes différentes qui interrogent aussi la définition mouvante de cette musique appelée jazz qui fut du 20e siècle.

Nicolas Béniès.

« Wait and See », Sébastien Jarrousse quartet, Studio Neptune ; Guillaume Perret & the Electric Epic », Tzadik.

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