Des nouvelles du polar…

Le polar a tendance à se diversifier jusqu’à absorber une grande partie de la littérature lui faisant perdre sa spécificité.

Dans les parutions récentes, le polar historique brille de tous ses feux et se présente souvent sous la forme de la série pour faire visiter une époque, une ville… C’est le cas de Claude Izner pour le Paris de cette fin de 19e. Elles – elles sont deux derrière ce pseudonyme – ne pouvaient ignorer l’affaire Dreyfus et le « J’accuse » de Zola, contexte dans lequel Victor Legris et son beau-frère Joseph Pignot vont enquêter sur des meurtres de bouquinistes. « Les souliers bruns du quai Voltaire » permettent de se balader sur les quais de la Seine rive gauche. Comme d’habitude, le style est trop lisse, les situations pas suffisamment scabreuses mais on prend plaisir à suivre l’enquête d’autant qu’elles sont très documentées sur les parutions et l’ambiance du Paris de ces années là, un Paris en train de se transformer. Les personnages commencent à faire partie de nos connaissances.

Giordano Bruno, grande figure de cette fin du 16e découvrira que la terre tourne autour du soleil, avant même Galilée et, pour cette hérésie, mourra sur le bûcher. S.J. Parris en a fait sa figure de « détective privé » à la cour d’Angleterre de la reine Elisabeth 1er. « Le prix de l’hérésie » est le titre de ce lancement de la série. Titre on ne peut mieux choisi. L’hérésie est le mot clé de cette époque. Le contexte est marqué à la fois par le début de la fin de la toute puissance de l’Inquisition, de cette Eglise soucieuse de préserver ses dogmes, incapable de s’ouvrir au monde, par l’essor de la nouvelle religion dite réformée et par la présence de cette Eglise anglicane créée par le père d’Elisabeth, Henri VIII. Bruno enquête comme espion de la reine, obligé d’accepter parce qu’il est exilé, fuyant les persécutions de l’Inquisition qui l’a excommunié. L’ouverture de ces aventures est un petit chef d’œuvre, Bruno, 28 ans, moins, lit dans les latrines, les livres interdits dont fait partie… Erasme. Stéphanie Merritt – le nom d’état civil de cette journaliste du Guardian – sait tout de l’occultisme. Le lecteur pénètre dans ces mondes. Une part de vérité, de science se mêle à des croyances. La force des croyances peut conduire aux meurtres… en toute innocence ! Elle brasse toute une période avec quelques anachronismes qui sont autant de clins d’œil à notre présent.

Le polar islandais est un genre à lui seul. Arni Thorarinsson est l’un des plus importants. Son « détective privé » est journaliste, comme lui. Einar enquête à la manière de Philip Marlowe – le privé de Chandler – un peu transparent même s’il prend des coups. Il révèle des situations. Là, il est envoyé en reportage dans la ville enneigée de Isafjördur. Pourquoi ? Pour des raisons de restructuration du journal. Un dialogue de début résume deux stratégies. L’une défend le journalisme de terrain et veut conserver le personnel, l’autre, administrative, ne raisonne qu’en terme de coût et de coût du travail qu’il faut, bien sur, absolument baisser. Dans cette ville où normalement il ne se passe rien, meurtres, incendies criminels, profanations vont se multiplier. Le titre donne une idée de cette barbarie. « Le septième fils », c’est le diable. Il est à l’œuvre et à la manœuvre. Nous sommes justes avant la crise financière qui va ravager l’île et appauvrir ses habitants. Une description de la folie des hommes dissimulée sous une rationalité micro sociale conduisant à l’absurdité la plus profonde. Une sorte de dessin de ce capitalisme dominé par les marchés financiers.

Peut-on parler d’une nouvelle branche du polar, « géographique » ? C’est un peu la tendance. Prenez un pays, le Botswana par exemple. On le connaît un peu par « Les Dieux sont tombés sur la tête ». Là c’est une découverte qui se veut totale via une enquête criminelle sur un meurtre. Le cadavre a été retrouvé en plein désert du Kalahari – là où était tombée la bouteille de Coca Cola.1 Michael Stanley, pseudonyme de deux universitaires de Johannesburg, a créé l’inspecteur David Bengu dit Kubu. Ils décrivent l’état de leur région gangrenée par la corruption en lien avec les mines de diamants. Un peu lourd quelque fois, un peu didactique, c’est pourtant une excellente introduction à la compréhension de cette partie du monde. « Un festin de Hyènes » est aussi une déclaration d’amour à ces paysages et à ses habitants.

Comment qualifier Robert Littell ? Il fait partie de toutes les cases et occupe donc une place singulière. Dans « Un espion d’hier et de demain », il nous balade entre Guantanamo – de triste réputation et l’histoire d’un espion malgré lui, mais volontaire pour la défense des insurgés américains conduit par George Washington contre les troupes britanniques en 1776. Quel rapport entre la possibilité de l’explosion d’un engin nucléaire à Téhéran et l’espionnage des Anglais au service de la liberté ? Il faudra le découvrir. Littell est un grand écrivain et nous fait traverser toutes les périodes. « Un espion d’hier et de demain » est à la fois un exercice de style et des histoires qu’il nous faire croire vraies.

Nicolas Béniès.

Claude Izner, « Les souliers bruns du quai Voltaire », 10/18 ; S.J. Parris, « Le prix de l’hérésie », 10/18 ; Arni Thorarinsson, « Le septième fils », première parution Editions Métailié réédité dans Points/Policier (Seuil) ; Michael Stanley, « Un festin de Hyènes, une enquête de l’inspecteur Kubu au Botswana », Points/Policier ; Robert Littell, « Un espion d’hier et d’aujourd’hui », Points/Policier.

1 Notation seulement compréhensible par ceux et celles qui ont vu le film.

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