TOUT AUTOUR DU PIANO.

Périples du piano

ECM a quitté pour un temps – mais pas pour longtemps – Keith Jarrett pour se tourner vers un duo de piano, le duo peut-être une démonstration la plus égocentrique qui soit, chaque pianiste pouvant ou voulant prendre toute la place. Lorsqu’il s’agit de deux virtuoses, on peut craindre le pire. Souvent, dans ce cas, le risque est limité. Il ouvre néanmoins la possibilité d’une démonstration de piano. 176 touches = plusieurs orchestres potentiels.

Chick Corea est un pianiste et un compositeur digne d’éloges. Il faut dire que je l’avais entendu avec Miles Davis lors d’un concert mémorable salle Pleyel, en première partie de Cecil Taylor en piano solo. Les spectateurs/auditeurs, venus pour Miles, n’ont pas vraiment résisté au tsunami de notes du pianiste/compositeur alors au faîte de son art. Mes voisins jugeaient qu’ils pouvaient faire au piano ce que faisait Cecil. Ils n’avaient pas conscience de l’énergie qu’il faut – qu’il fallait – pour tenir 90 minutes à ce rythme d’enfer. Miles avait été présenté par André Francis comme notre « contemporain » contrairement à Cecil qui faisait partie de l’avant-garde. Chick Corea faisait partie de cette cohorte de jeunes musiciens capables de tenir la dragée haute au déjà vieux maître, Miles Davis. C’est à ce concert que Miles a jeté une serviette éponge à Jack DeJohnette après son solo de batterie. Un geste de mépris. Suivi par un échange d’instruments entre Chick et Jack, du piano à la batterie. DeJohnette avait été pianiste…

Cette rencontre crée des liens. Distendus par une prestation lors d’une festival « jazz sous les pommiers » (à Coutances) où il avait fait de la « retape » – le terme s’impose – pour l’Eglise de scientologie dont il est devenu un « satrape », et on en sait que trop bien ce qu’il veut attraper. Depuis nos relations se sont fait plus rares. Il reste, malgré cette appartenance, un des grands pianistes de notre temps qui en compte beaucoup.

Stefano Bollani fait aussi partie de la confrérie des virtuoses. A eux deux c’est un festival. Qui ravira tous les amateurs de cet instrument.

Les autres seront bien obligés de considérer que beaucoup de bavardage encombre la musique. Corea avait déjà fait le coup avec Herbie Hancock (pour Columbia, l’album a été récemment réédité en CD). Sur scène, c’était aussi un numéro de clins d’œil, de petits gestes… De quoi se lever et quitter le concert.

Avec Bollani, l’échange s’effectue Corea arrive à se dominer, à dominer sa vertigineuse virtuosité. La fin de cet album, « Ovierto » – la ville où le concert a été enregistré entre le 29 décembre 2010 et le 1er janvier 2011, une manière de fêter cette nouvelle année – est plus enthousiasmante que le début.

L’art du piano ne se réduit ni à Chick Corea, ni à Hancock, ni à Keith Jarrett. Il faut aller visiter d’autres types de virtuosité, de ceux qui se risquent en piano solo sans concession pour dessiner une sorte d’auto portrait. Il faut les accompagner pour un voyage immobile qui ne laisse guère de répit, un voyage à la fois fatigant et plein de ces découvertes offertes soudain et reprises tout aussi brutalement. Un art du piano qui parle de nous, de nos sentiments.

Richie Beirach fait partie de ceux-là. Il sait, à merveille, faire semblant de nous rassurer par une sorte de comptine, l’évocation d’un standard, un air de Duke Ellington, musiques connues mais que nous ne reconnaissons pas. Il nous embrume avec des airs sortir de nulle part, que nous partageons avec lui. Cette « inquiétante familiarité » distille à la fois de l’inouïe, de la distance et une multitude d’interrogations sur ce que nous croyons savoir. En rupture de compagnonnage avec Dave Liebman, il nous offre, par le biais du producteur Jean-Jacques Pussiau, une balade à Tokyo. Une sorte de visite guidée. « Impressions of Tokyo », sans doute pour jouer aussi avec les souvenirs. « Impressions » est l’un des grands albums de Coltrane qui a influencé à la fois Dave Liebman et Richie. En même temps, il visite comme le fait un étranger. Il est difficile de ne pas penser à « Lost in translation », le film de Sofia Coppola – dont parle Stéphane Ollivier dans le texte – en même temps des derniers événements, le tsunami et les destructions, l’air irrespirable lié à la catastrophe écologique, climatique et nucléaire. La musique se teinte de l’angoisse de l’actualité alors qu’elle est déjà décalée.

Le pianiste fait la preuve de sa curiosité, de sa mémoire – il habite ses impressions de Tokyo de tout ce qu’il sait – et de sa science des harmoniques. Presque à l’opposé d’un Chick Corea. La musique de Richie Beirach suppose une attention comme une absence au monde pour entrer dans cet univers. La ville monde, Tokyo, ne se laisse pas apprivoiser. Cette résistance est aussi perceptible dans ce jeu de piano tout en approche indirecte.

Nicolas Béniès.

« Oviedo », Chick Corea/Stefano Bollani, ECM/Universal ; « Impressions of Tokyo », Richie Beirach, Out Note Records, distribué par Out There.

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