Deux démiurges du jazz

Un patrimoine à conserver et à défendre.

DEUX GÉNIES DU JAZZ

Louis Armstrong.

Frémeaux et associés, éditeur, s’est lancé dans deux projets fous. La réédition de toutes les faces enregistrées par Louis Armstrong et une vraie-fausse intégrale de Charlie Parker. De quoi couvrir une grande partie du périmètre et de la surface du jazz, musique qui rythme le 20e siècle.

Louis dit Satchmo – un surnom qui lui reste, mais on l’appellera aussi « Pops » – est le génie tutélaire du jazz, cette musique-art-de-vivre et sans nom. Il est possible de trouver dans ses improvisations, les bases de toute la musique de variété et d’une grande partie de la mémoire du jazz que tous les musicien(ne)s feront fructifier. Il a donné sans compter. La plupart de ses enregistrements à classer au rang de chef d’œuvre sont déjà disponible dans le commerce notamment cette improvisation ou plutôt cette création sublime de juin 1928, une introduction de 11 secondes a capella sur « West End Blues ». Mais la saga armstrongnienne conduit toute la première partie du 20e siècle. Tristan Tzara lui rendra hommage en un très beau texte, Cocteau, les surréalistes…

Retracer le parcours de Louis n’était pas une vaine tentative ni une facilité d’éditeur contrairement à une idée reçue. Les 10 premiers volumes – de trois CD chacun – font la preuve de leur utilité. Il faut dire que le guide, Daniel Nevers, fait partie de ceux qui ouvrent des nouvelles perspectives. Son texte de présentation est toujours un régal d’érudition sans esprit de sérieux tout en prenant la musique au sérieux. Le 10e volume de cette « Complete Louis Armstrong » vient donc de paraître. Il couvre des années difficiles, les années 1941-1944 que Daniel Nevers présente par le biais d’une citation de Rimbaud : « Voici le temps des assassins, son bruit, sa fureur, son cortège de larmes, de deuils… ». La fin de cette année 1941 (le 7 décembre) verra les Etats-Unis déclarer la guerre aux trois pays de l’Axe, l’armée japonaise ayant détruit Pearl Harbor. La flotte était certes obsolète et on a dit que Roosevelt savait que l’attaque aurait lieu, a laissé faire pour convaincre les citoyen(ne)s de la nécessité d’entrer en guerre pour un pays, les Etats-Unis, sans nom comme le jazz.

Louis avait échappé à la première guerre. En 1917, il avait 16 ans, il pouvait donc partir. Les médecins avaient diagnostiqué une faiblesse cardiaque et il échappa à cette Première Boucherie. La deuxième le trouvait trop vieux et… trop célèbre. Il chantera et jouera pour les radios des formes armées. Ce sont ces enregistrements qui nous restent. Le syndicat des musiciens conduit par Petrillo avait décidé la grève des enregistrements pour faire reconnaître les droits des musiciens sur leur production. Ce « Petrillo ban » durera jusqu’en 1944 pour les « majors » compagnies refusant de céder. Ce sera « pain béni » pour les petits labels qui naissent en grand nombre durant cette période. Certains survivront et deviendront « major » à leur tour. Ce sera le cas de Capitol. Mais c’est une autre histoire…

Ces traces de l’activité de Louis Armstrong avec son grand orchestre conduit par le pianiste Luis Russell jusqu’à son licenciement par Joe Glaser, l’impresario et agent lié à la mafia, qui le trouvait trop cher. Il prendra des jeunes gens – certains comme Dex ter Gordon promis à un bel avenir – et Joe Garland, saxophoniste mais aussi compositeur de l’immortel « In The Mood » que Glenn Miller rendra célèbre. Ce qui nous vaut une très belle version de ce thème par Louis et son orchestre. Armstrong ne se contente de faire ce qu’il sait faire. C’est toujours une joie émaillée de surprises de le retrouver. Un jeu de trompette qui ne décoiffe plus comme dans les années 20-30 tout en faisant la démonstration de sa maîtrise et une voix qui reste l’une des grandes voix du siècle. Daniel Nevers nous livre une émission de radio dans son intégralité pour que nous, auditeurs d’un autre temps, nous puissions nous faire une idée du programme de ce temps.

Ces traces sont de qualité différente. Certaines proviennent directement de la radio des forces armées américaines1 et la qualité est honnête, d’autres proviennent des enregistrements réalisés par les particuliers, chez eux, devant leur poste de radio sur des « laques » – un procédé français nous dit là encore Daniel Nevers – avec tous les aléas que cela suppose. Sans ces « auditeurs » notre connaissance ne sera pas complète de cette période.

Ce volume 10 titré, on aura compris pourquoi « Radio Days », n’est pas seulement pour les amateurs purs et durs – qui y trouveront leur compte – mais aussi pour tous ceux et celles qui veulent connaître l’histoire de la guerre, de la radio et, plus encore pour les amateurs de bonnes choses, pour écouter et pour danser.

Charlie Parker

S’il fallait une figure du génie, assurément ce serait Charlie Parker. Il a tout donné au jazz. Sa créativité fut une source à laquelle s’alimentèrent musicien(ne)s et écrivain(e)s. Il reste l’Oiseau. De celui qui, tel Icare, ne pouvait que se brûler les ailes. Trop haut, trop vite. Aucun(e) de ses épigones n’a pu rivaliser avec lui. Pour toujours il restera Bird. Il est reconnaissable, comme Louis, à la première note. Il est habité par une force qui passe même les limites de l’enregistrement. Il est hors-limite. Il ne connaît même pas le terme. Il n’est pas fait pour cette terre qui le refuse. Ce sera un grands drames de notre temps. Ce génie toute catégorie est rejeté dans les ténèbres par une société américaine qui lui dénie le simple droit à l’existence. Alors, le reconnaître à son niveau… Une des conséquences, c’est qu’il existe peu d’images du Bird. Par contre, les enregistrements se ramassent à la pelle. Il en est annoncé de nouveaux, des concerts « jamais édités », quelques-uns auraient dû le rester inédits. Ils sont de très mauvais qualité. Parker reste vendeur de nos jours. Ainsi donc, comme le note le « guide », auteur du livret – et d’un livre sur le Bird – Alain Tercinet, une Intégrale n’est pas possible. Il s’agit plutôt d’une sorte de parcours balisé qui ne veut rien laisser dans l’ombre, sans faire entendre tous les concerts publics. Sauf ceux qui sont essentiels à la compréhension de l’art parkérien.

Cette « Intégrale Charlie Parker » donc – en tenant compte des frontières voulues par l’éditeur – en est déjà à son volume 3. Chaque volume compte trois CD. Le premier tome couvre les années de formation 1940-45, « Groovin’ High » – déjà ! -, le deuxième, les années 45-46, « Now’s the time2 » – la montée en puissance – et le troisième, ces deux années qui vont voir se multiplier les chefs d’œuvre, « 1946-47 », « Lover man ». Ce titre a une histoire. Lorsque Parker – Bird – entre dans les studios de Dial à Los Angeles, ce 29 juillet 1946 – il a 26 ans et ce n’est déjà plus un jeune homme -, il est en manque. Son dealer est en prison et il essaie différents succédanée qui lui bouffent le cerveau. Il est dans un état déplorable. Et il crée ce « Lover Man », déchirant. Il met son âme à nu tout en essayant de la tenir à distance, cette douleur qui l’envahit, le rend fou et le conduit sur les chemins escarpés de la vérité d’un homme, d’un créateur. Ross Russell décidera de publier cet enregistrement malgré l’opposition de Parker. Une bonne ou une mauvaise chose ? Difficile à dire. Le compositeur devrait avoir le dernier mot. Seulement, ignorer ce chef d’œuvre nous aurait fait rater quelque chose.

Ce volume 3 voit Parker passer de la côte Ouest à la côte Est. Il faut dire qu’il a signé deux contrats d’exclusivité, l’un à Ross Russell pour Dial et l’autre pour Savoy – deux labels indépendants. Les deux labels trouveront un accord et Parker enregistrera alternativement pour l’un et l’autre tout en participant – après une cure de désintoxication à Camarillo – au JATP, Jazz at The Philharmonic de Norman Granz que l’on retrouvera plus tard.

On trouvera aussi le Bird en compagnie d’un curieux pianiste, natif de Pittsburgh, véritable autodidacte – c’est très rare dans le jazz contrairement à une idée reçue -, Erroll Garner. Ensemble, ils réalisent ce chef d’œuvre – encore un ! – « Cool Blues ».

Il reste une dernière découverte. Un pianiste encore, Dodo Marmarosa qui connaîtra le sort des Dodos, ces oiseaux qui font partie des espèces en voie de disparition, et lui, disparaîtra englouti dans le gouffre du temps et du peu d’espace.

Ecouter le génie de parkérien, c’est vivre, revivre une aventure essentielle, la découverte de nouvelles planètes, là haut, toujours plus haut pour retrouver la chaleur de la vie. La sienne, la notre.

Une intégrale essentielle.

Nicolas Béniès.

« Intégrale Louis Armstrong, « Radio Days », 1941-1944 », volume 10, coffret de 3 CD ; « « Intégrale Charlie Parker, « Lover Man », 1946-47 », volume 3, coffret de 3 CD ; Frémeaux et associés.

1 Dites « transcriptions » aux Etats-Unis parce que les éléments réunis sur ces galettes, nous explique Daniel Nevers, proviennent de différentes séances d’enregistrements, ont fait l’objet d’un mixage – les applaudissements ont été rajoutés – et d’un brassage. Elles sont cédées à d’autres chaînes de radio.

2 Cette composition, mis à part qu’elle représente bien le temps parkérien de ces années – « c’est maintenant » pourrait-on traduire -, a une histoire. Certains la reprendront pour en faire un thème de variété intitulé « The Hucklebuck », pour montrer la place du Bird comme compositeur. Et le vol éhonté de ces soi-disant compositeurs.

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