Pour Django

A DJANGO REINHARDT, POUR L’ETERNITE

 

Django, un nom qui sonne comme une charge, comme un défi. Et il a du en relever. Le premier, sa roulotte s’enflamme, alors qu’il déjà guitariste et banjoïste dans les orchestres musette. A l’écoute de ces enregistrements, Django ne se laisse pas reconnaître. Sa main gauche, celle qui pince les cordes de la guitare, est brûlée. Il lui faudra réapprendre, et sans se servir de ses doigts paralysés, l’auriculaire et l’annulaire. En naîtra une technique particulière qui ne doit rien à personne et tout à la rencontre des cultures, celle des Manouches, ces tsiganes du Nord – il est né en Belgique le 23 janvier 1910 -, et le jazz. Il racontera à Charles Delaunay, son mentor, son impresario, son producteur – le fils de Robert et Sonia avait créé le label Swing, le seul label consacré uniquement au jazz et la revue Jazz Hot -, cet éblouissement dû à l’écoute de Louis Armstrong. A son tour, il aura, sans nul doute, une influence sur le jeu de l’inventeur du saxophone ténor – Adolphe Sax n’en fut que le concepteur -, Coleman Hawkins avec qui il enregistra, en France.

Il constituera, avec le violoniste/pianiste Stéphane Grappelli – la fin est en i et non en y, pour qualifier les origines italiennes – le quintette du Hot Club de France, en référence à ces Hot Club qui viennent de se constituer partout en France regroupant les amateurs de jazz qui se recrutent dans les rangs du PCF comme de la droite partisane des thèses de Jacques Maritain sur le déclin de la culture occidentale. Ce quintette sans « tambours ni trompettes » deviendra classique et sera copié dans le monde entier. Il cache d’autres rencontres, d’autres aventures. En 1936, le guitariste enregistrera avec Michel Warlop – violoniste oublié qui mourra en 1947 – un « Christmas swing » aux « sophistications barbares », écrira Patrick Williams à juste raison. La folie n’est pas loin. Dans un ouvrage récent, à propos de Glenn Gould (Actes Sud), le psychiatre américain Peter F. Ostwald essaie de tracer une frontière entre génie et folie. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas très ferme.

Sa période de gloire sera celle dont personne ne voudra se souvenir pendant longtemps, sauf les « zazous » qui peupleront saint Germain des Prés, celle de l’Occupation. Il joue comme jamais. Il est le maître. Dans ce contexte, le jazz « français » pourra naître. Un jazz qui s’éloigne de ses modèles et tend à l’originalité. Django donnera le la, constituant des grands orchestres, des petites formations, composant son thème-signature, « Nuages ». La chanson française s’en trouvera pour longtemps pervertie. Django avait déjà accompagné le chanteur de charme Jean Sablon, il accompagnera Charles Trenet et sera le professeur lointain d’un certain Henri Salvador qui se trouve, à ce moment là, en Amérique du Sud avec l’orchestre de Ray Ventura. Bientôt Yves Montand suivra leurs traces en rêvant d’une Amérique mythique.

Dans l’après guerre, après un voyage aux Etats-Unis décevant où il se produit aux côtés – et non pas avec, il le regrettera – de l’orchestre de Duke Ellington. Il intervient en soliste, remporte – contrairement à une légende – un grand succès mais revient amer de n’avoir pas été invité à la grande aventure du bebop. Il continuera les concerts, retrouvant pour un temps Stéphane Grappelli mais la magie n’est plus là. Il cherchera une nouvelle famille, adoptant la guitare électrique pour, une fois encore, partir en pleine mer, sans cartes avec un simple compas, pour découvrir l’Amérique. Ce sera chose faite en 1951 et surtout en 1953, engageant Martial Solal, pianiste venant de son Algérie natale, dont c’est la première trace enregistrée ou les frères Fol – pionniers du bebop en France. Ils lui tiendront la dragée haute et il retrouvera le plaisir de créer. Un nouveau « Nuages » exprimera cette direction originale, l’adoption de la révolution esthétique bebop, tout en restant fondamentalement Django. Au retour d’une partie de pêche à la mouche – une de ses compositions – il nous quittera brutalement à 43 ans. Le monde se sentit orphelin. Plus de lui que de Staline décédé la même année. Dans les hommages, les faces de 1951-1953 furent totalement occultées. Comme si Django ne les avait jamais enregistrées. Bizarre retournement. Il dérangeait à ne pas douter.

Il laisse une culture. Tous les guitaristes manouches apprennent la guitare avec Django, citent des thèmes qu’ils ne connaissent qu’à travers Django. Quelques-uns uns dont les Ferret – Matelot et Sarane – ne sont pas des suiveurs, mais des musiciens originaux, comme le frère de Django, « Nin-Nin », Joseph de son prénom ou Babik, le fils cadet – qui nous lui aussi quittés -, ou Elios et Boulou Ferré… D’autres encore comme Moreno ou Romane qui a choisi cette culture, volontairement ou, plus récemment encore Thomas Dutronc, le fils de Jacques.

Le legs de Django – signifiant « Je réveille » – se conjugue au présent. Aucune commémoration dans la volonté de le fêter. Juste la nécessité de raviver son souvenir pour qu’il reste encore parmi nous, pour qu’il prenne la place qui lui revient dans le monde d’aujourd’hui.

Nicolas BENIES.

Discographie sélective :

Tout le monde sort une anthologie. Aucune n’est négligeable. Celle constituée par Cristal Records (distribué par Mélodie) donne une idée du génie de Django.

Le conseil, malgré tout, est de prendre le temps de se procurer les 17 volumes – ils seront 20 à l’arrivée – de deux CD chacun de l’intégrale publiée par Frémeaux et associés (distribué par Night & Day) sous la direction de Daniel Nevers qui fait là un travail absolument irremplaçable. Ses livrets sont un modèle d’un genre qui tend à disparaître, abriter son érudition sous une plume ironique.

RDC records (distribué par Mélodie) réédite en laser un album oublié de Babik Reinhardt de 1974, « Babik joue Django », une musique d’une très grande tendresse qui montre que le fils fut plutôt influencé par… l’oncle, Joseph qui avait beaucoup écouté les guitaristes américains.

Bibliographie

L’incontournable « Django, mon frère » de Charles Delaunay qu’il faudrait bien rééditer.

Patrick Williams, « Django », collection Eupalinos, Parenthèses.

 

 

 

Festival de Jazz de Samois sur Seine, 24ème

Evidemment, ce festival Django Reinhardt, c’est son intitulé officiel – Django y vécut – fêtera comme il se doit ce 50ème anniversaire par exposition photo et projection de « jazz hot », unique apparition filmée de Django avec le Hot club de France. Babik sera associé à son père. Une semaine de concerts, du 23 au 29 juin, avec le vendredi soir (27 juin), une scène ouverte à tous les musiciens présents à Samois. Toutes les composantes du « jazz manouche » y montreront leurs différences et leur manière de se faire fidèle à l’héritage. De la tradition respectueuse de Tchavolo Schmitt au jeu très inspiré des grands guitaristes modernes américains de Wawau Adler, en passant par la relecture de Christian Escoudé au travers de son big band, et les influences diverses exprimées par Stochelo Rosenberg ou Samson Schmitt, sans compter Martin Taylor, le samedi 28, et Boulou et Elios Ferré (en compagnie d’Alain Jean-Marie, pianiste, leur album chez Frémeaux et associés est à écouter). Et beaucoup d’autres concerts – dont Benny Golson, invité surprise – sur la péniche « Adélaïde », pour changer de la roulotte, ou sur la grande scène (le samedi et le dimanche).

N.B.

 

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