Marx, le retour (suite)

De Marx à Marx. Retour vers le futur !

Le monde du 21e siècle – né après la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 – est orphelin. D’une alternative de société ! Le socialisme, comme futur possible, a disparu de notre horizon. La période ouverte par la révolution russe s’est achevée. Le capitalisme domine absolument, sans contre partie et sans contre pouvoirs. Les Etats-Unis restent la seule super puissance voulant imposer ses règles – celles de l’économie libérale – à la planète par le seul moyen possible, la guerre faute d’autre légitimité politique. Ces guerres ne font que commencer. Elles synthétisent la barbarie nécessaire du point de vue du Capital pour imposer sa domination dans un contexte où la contrainte de la profitabilité – l’augmentation du taux de profit – est seule reconnue se traduisant par l’impératif de la compétitivité.
Refonder le mouvement ouvrier suppose de comprendre les lois de fonctionnement du processus de mondialisation capitaliste et libéral pour élaborer des réponses globales donnant une perspective d’ensemble aux luttes citoyennes et sociales.

Marx comme point de départ.
La méthode et les concepts forgés par Marx et les marxistes1 serviront de point de départ. Non pas par tradition ou par culte des ancêtres. Mais par efficacité théorique et pratique. Marx a été enterré plusieurs fois. Ses cendres sont encore brûlantes. Ses mérites sont mêmes reconnus par le « Financial Times » qui ne se prive pas de le citer. La récession actuelle vient rappeler toute l’importance de la théorie marxiste des crises, inscrite dans les lois de fonctionnement de l’accumulation du Capital. La cause essentielle, reconnue par tous les économistes, la suraccumulation de Captal provoquant la baisse du taux de profit et par la même les restructurations, les licenciements et le chômage.
Contrairement à une idée reçue et véhiculée par les staliniens le cadre théorique de Marx est ouvert. Aucun déterminisme. Le champ des possibles est exploré systématiquement. Le futur est multiple. Rien n’est écrit. La volonté des êtres humains peut changer la donne. Même si « les hommes font leur propre histoire dans des conditions qu’ils n’ont pas librement déterminées ». L’irrationnel n’est pas ignoré.
La réalité n’est pas « donnée ». Elle doit être analysée, reconstruite suivant différents niveaux d’abstraction que Marx distingue entre les livres 1, 2 et 3 du Capital2. Les libéraux – et la théorie libérale de manière générale – présente les choses (il faut insister sur ce terme) comme allant d’elles-mêmes, sans proposer de grille de compréhension, de problématique d’ensemble. C’est une théorie liberticide de la théorie !
« Le Capital » n’offre pas une théorie générale du capitalisme. Marx a laissé ce travail inachevé d’un côté, de l’autre les métamorphoses du capitalisme posent de nouvelles questions.
Ainsi le concept d’impérialisme, forgé par Hobson et Hilferding – synthétisé par Lénine – répond à des transformations du capitalisme et de ses formes de domination. De même Parvus et Trotsky élaboreront cette loi du développement inégal et combiné permettant d’appréhender la totalité – le capitalisme mondial – et l’évolution de ses parties – les différents pays – supposant la définition des pays dominés comme capitalistes avec des modes d’accumulation différenciés.

Voir la réalité pose des défis théoriques.
Ce concept et cette loi n’ont rien perdu de leur acuité dans le processus de mondialisation. Au contraire. Ils permettent de voir la réalité. Un monde partagé économiquement en trois dominé par le super impérialisme étasuniens dans lequel les marchés financiers sont les seuls véritablement internationalisés, où les Etats n’ont pas disparu malgré l’existence de firmes transnationales mettant en œuvre une stratégie internationale. Pour les utiliser à bon escient, il faut tenir compte des métamorphoses du capitalisme, système flexible s’il en fut. Les formes de domination ont évolué. Elles passent désormais par l’endettement et les contraintes que les marchés financiers exercent sur les pays, la place des institutions internationales comme l’OMC ou le FMI dans la diffusion du libéralisme comme les normes internationales défavorables aux pays dominés. La situation actuelle de l’Argentine indique bien la faillite des politique d’inspiration libérale et la crise profonde du politique. A chaque fois, méthode et concepts ne se suffisent pas à eux-mêmes. Il faut en construire de nouveaux pour approcher cette nouvelle réalité.
Réalité qui, à son tour, interfère sur l’élaboration théorique. Ainsi en est-il de la question de l’Etat, question controversée entre toutes que Marx n’a pas traité en tant que telle sauf dans « Le coup d’Etat du 18 brumaire », chef d’œuvre d’aller-retour entre la théorie et sa concrétisation. Dans les pays ex-colonisés, l’Etat a joué un rôle majeur dans la diffusion des rapports de production capitaliste permettant de reposer toute la problématique des modes de l’accumulation du capital et de la place de l’Etat non pas dans la superstructure mais bien dans l’infrastructure, au niveau d’abstraction du Livre 1 pour le dire autrement. C’est un des grands défis théoriques.3 Qui pose dans le même temps celui du dépérissement et des institutions politiques de la période de transition.
La question de l’Etat est intimement liée à celle de la monnaie. La récession américaine – elle remonte officiellement à mars 2001 – aurait dû provoquer la baisse du dollar, suivant la plupart des observateurs ne prenant en compte que les facteurs strictement économiques. Or la force du dollar provient directement de cette nouvelle hégémonie absolue des Etats-Unis, de la place mondiale de l’Etat américain. Alors que l’euro souffre, pour reprendre l’expression de Henri Bourguinat,4 d’une faiblesse congénitale, l’absence d’Etat européen. Que pourrait proposer le mouvement ouvrier pour sortir de cette crise programmée ? Ne faudrait-il pas renouer avec la « monnaie commune » ? Peut-on et comment construire l’Europe sociale ? Ces questions sont à la fois pratiques et théoriques. La réponse devrait permettre d’éviter de sombrer dans l’accompagnement libéral de la direction de la CFDT ou du retour du nationalisme prôné par Chevenement.
Le processus même de mondialisation capitaliste et libérale, les mobilisations qu’il a suscité, les révoltes qu’il détermine, le développement des « fondamentalismes » et de l’extrême-droite comme réponses perverses pour se trouver des « micro-identités » le plus souvent fantasmées, conduit à élaborer, à aller au-delà de Marx, ce qui veut dire partir de Marx pour comprendre le monde et se donner une chance de le transformer. La montée des revendications dites citoyennes oblige à déterminer leur place théorique dans le mouvement de changement social et leur lien avec les revendications sociales.

L’élaboration théorique n’est pas un « plus ». C’est une nécessité vitale. Le marxisme n’a pas de textes sacrés où toutes les réponses seraient consignées. Le retour à Marx se trouve posé dans la mesure même où notre monde a changé et a retrouvé – mutatis mutandis – une structure qui ressemble par beaucoup d’aspects à celui du 19e siècle. C’est encore plus vrai pour le mouvement ouvrier obligé de retrouver de nouveaux repères. La refondation actuelle trouve des références dans la fondation du début de 20e siècle.
Nicolas BENIES.

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