Analyse des marchés financiers

Exploitation et domination : la place des marchés financiers

par Nicolas Bénies

Commençons par une petite provocation pour fixer les esprits. Lénine avait écrit L’impérialisme, stade suprême du capitalisme s’appuyant sur les analyses de Hilferding et de Hobson. Un tour de force. Une synthèse essentielle. Mais qui est dépassée. Le contexte a changé. Le capitalisme connaît une nouvelle étape de son développement, une nouvelle période, une nouvelle ère. La mondialisation définit un nouveau monde, une nouvelle donne qui appelle une synthèse comme celle de Lénine, s’appuyant sur ses analyses, les intégrant pour les transcender.
La mondialisation – terme qu’il faut accepter pour caractériser cette nouvelle donne – se traduit surtout par l’internationalisation des marchés financiers. Le terme de «financiarisation » est ambigu et pourtant nécessaire. La financiarisation signifie l’inversion des rapports traditionnels entre l’industrie et la finance : la finance a toujours été indispensable à l’industrie, pour augmenter le taux de profit en permettant le renouvellement du cycle du capital. Elle est subordonnée au cycle du capital industriel. Aujourd’hui – du fait même de l’internationalisation des marchés financiers -, c’est l’industrie qui se met au service de la finance. C’est elle qui détermine les critères, rythme le temps économique. Le court terme impose ses diktats. Le long terme s’éloigne bloquant d’ailleurs en partie l’accumulation capitaliste. Le taux d’accumulation global est aujourd’hui relativement faible, à l’exception de cette dernière année – mais seulement cette dernière année – pour les États-Unis. Il y a donc un véritable problème d’accumulation, de création de richesses qui est posé derrière la financiarisation.
La financiarisation n’exprime pas un régime d’accumulation équilibré mais exprime, au contraire une crise dans le sens d’une transition entre deux modalités de création de richesse, entre deux types de régimes d’accumulation. La financiarisation, autrement dit le poids des marchés financiers, exprime beaucoup plus une crise du capitalisme global. Il se fait jour et de plus en plus clairement qu’il manque, dans le capitalisme d’aujourd’hui, des modes de régulation acceptés par tout le monde. Le libéralisme – en tant que doctrine économique – ne sait que détruire. Il ne propose aucun futur. Depuis la crise financière commençant en juillet 1997, les gouvernants n’ont plus que les mots de règles communes, de régulation nouvelle à la bouche. Sans que les changements se signifient. Autrement dit, le nouveau monde dans lequel nous sommes entrés depuis, au moins, la chute du Mur de Berlin, est un monde qui est aujourd’hui à la recherche de règles qu’il n’a pas encore trouvées. C’est cela qui pose la question, d’importance, pour l’ensemble du mouvement ouvrier.
Cette financiarisation se traduit concrètement par la tyrannie de l’actionnaire. Dans la note de la BNP pour son OPE vis-à-vis de la Société générale et de Paribas,1 Georges Pébereau promet aux futurs actionnaires un taux de rendement de 15 %. On peut s’interroger : d’où vient ce taux qui a l’air d’être accepté par tout le monde ? Personne ne le sait ! C’est un chiffre magique, et comme tel en plein dans notre époque. Personne ne sait quels sont les fondements scientifiques et, à mon avis… vraisemblablement, il n’y en a pas ! Ceci dit, il est accepté par tous les opérateurs financiers. Si une entreprise n’offre pas, aujourd’hui, 15 % de rendement à ses actionnaires, le cours de ses actions risquent de baisser, à cause de ventes massives par, notamment les fonds de pension qui possèdent près de 40% du capital des grandes entreprises françaises. Ces fonds de pension ne vise pas à prendre le contrôle de l’entreprise, mais à exercer une pression à l’augmentation continue des profits pour hausser les dividendes et par-là le cours des actions. Le raisonnement est valable pour les prêts effectués à des pays. Si le moindre risque de non-paiement existe, les fonds de pension désertent…
La force – et la faiblesse en cas de crise2 – des marchés financiers – des capitaux si l’on préfère – tient dans leur internationalisation sans frein. Ce qui n’est pas le cas des autres marchés, des marchandises comme du travail. La mondialisation recouvre en fait l’affrontement entre trois grandes régions, dominés par trois pays qui se disputent le monde. Pour l’heure, les États-Unis n’ont pas été détrônés. Ils sont toujours le pays hégémonique, mais si cette hégémonie est moins forte que dans les années 44-65. Le Japon domine la zone des pays d’Asie du Sud-Est – et sa récession qui débute en 1993 explique pour une large part la profondeur de la crise dans cette partie du monde – et l’Allemagne dominant les pays d’Europe, aussi bien de l’Ouest que l’Est se livrent une concurrence acharnée pour le leadership du monde. Ainsi la « mondialisation » n’est pas univoque, elle doit être comprise comme un processus. De plus chacune des régions pourrait en cas de crise grave s’autonomiser par rapport aux deux autres.
Pourquoi les marchés financiers se sont-ils réellement mondialisés ? La déréglementation décidée les gouvernements l’expliquent pour une large part. Ils ont décidé d’abandonner leur prérogative, de laisse faire les capitaux soi-disant pour diminuer les coûts financiers, diminuer les taux de l’intérêt et partant le service de la dette. Ces gouvernements portent donc une responsabilité considérable. Ils sont à la fois responsables et coupables de la mondialisation financière telle qu’elle s’est réalisée.
Cette internationalisation des marchés financiers transforme les formes de domination. L’impérialisme se métamorphose. Les conséquences de cette nouvelle forme de domination portent à la fois sur les rapports entre les nations développées et les nations qui ne le sont pas. On voit bien qu’aujourd’hui la domination s’exerce par l’intermédiaire des marchés financiers internationalisés. L’exemple récent de la crise financière puis économique de l’Asie du Sud-Est est assez révélateur. La crise qui commence en juillet 1997 n’est pas provoquée par le départ des capitaux financiers. Les causes se trouvent dans ce que les économistes ont coutume d’appeler «l’économie réelle », la sphère de l’accumulation, de la création des richesses, de la production des marchandises. Ces économies exportent moins en fonction de la récession sévissant au Japon. La taux d’augmentation de leurs exportations baisse3 exprimant une moindre compétitivité, et à terme des rentrées de devises qui risquent d’être inférieures au service de leur dette (l’amortissement + les intérêts). La crainte réelle d’une cessation de paiement existe. D’autant que ces pays et ces entreprises – voir le cas des « chaebols » de la Corée du Sud – ont continué de s’endetter chaque année davantage pour financer leur développement. Devant cette crainte, les gérants de fonds de pension qui ont un comportement moutonnier – ils raisonnent avec les mêmes indices, le même cadre d’analyse – retirent massivement leurs capitaux placés de manière spéculative. Du coup, ils approfondissent la crise, la rendent totalement ingérable. Le même processus est à l’œuvre pour les entreprises, en cas de baisse des profits par exemple. La crise de financière et monétaire devient économique et bloque le processus d’accumulation.
Il s’agit de pays – et de firmes – très endettés. Leur cessation de paiement pourrait se traduire par une crise financière internationale, que l’on a frôlé aux dires mêmes d’Alan Greenspan, le président de la banque de réserve fédérale américaine. Le Fonds monétaire international (FMI) intervient pour proposer des solutions d’inspiration libérale contre des prêts à des taux moins élevés que ceux du marché. Ainsi, dans le cas des pays d’Asie du Sud-Est – comme dans celui du Mexique en décembre 1994 – ses potions ont organisé la récession dont une des conséquences attendues est la baisse des importations. L’augmentation des exportations passe quant à elle par la dévalorisation de la monnaie. L’excédent commercial est au bout pour augmenter les rentrées de devises et ainsi faire face au service de la dette et « rétablir la confiance » comme dit le FMI.
Cette financiarisation et ce poids des marchés financiers provoquent des réponses absurdes. La récession, la baisse de la création des richesses comme « solution », se traduit par l’augmentation de la pauvreté et de la précarité : l’ONU a elle-même publié le fait que dans les pays de l’Asie du Sud-Est, depuis juillet 1997, on comptait 24 millions de pauvres supplémentaires, comptés comme le fait la Banque mondiale, c’est-à-dire vivant avec moins de 1 dollar par jour.
On a connu exactement la même crise de la dette au Mexique et au Brésil. Les organisations internationales prétendent que le Brésil a su se sortir de la crise. En fait la récession est moins grave que prévu. On s’attendait à – 4 % et elle est « seulement » de – 2 %. Pour le moment donc4 le Brésil n’est pas encore sorti de la crise financière qui s’est ouverte l’année dernière. Autrement dit, et pour conclure la domination des marchés financiers structure cet espace mondial.
Cette domination s’exerce également à l’intérieur même des pays capitalistes développés. Des formes de dominations qui passent par l’impératif de la compétitivité. Impératif catégorique s’il en fut. Etre compétitif sur le marché mondial passe à peu près uniquement par la baisse des prix de vente. Tout en augmentant le profit, autre impératif catégorique. La « solution », baisser le coût du travail. On a donc une sorte de spirale descendante qui se fait jour à l’intérieur des entreprises consistant à diminuer le coût du travail pour baisser le prix de vente, gagner des parts de marché sur les concurrents, hausser le profit, ce qui diminue le marché final. Ce faisant, la concurrence entre les entreprises s’accélère, s’accentue et s’approfondit ; il faut donc baisser encore davantage le prix de vente, ce qui fait que l’on baisse davantage le coût du travail et donc on a une tendance réelle dans le capitalisme aujourd’hui à la surproduction qui explique d’ailleurs l’existence de tensions déflationnistes c’est-à-dire les tendances à la baisse des prix. Cela explique très largement le new age américain . Depuis neuf ans maintenant, les Etats-Unis connaissent une croissance continue sans inflation, sans hausse de salaire tout en créant des emplois. Ils affirment avoir trouvé LA solution pour créer des richesses, qu’ils ont trouvé la clé d’un nouveau régime d’accumulation qu’ils proposent, comme à l’accoutumée au reste du monde. En fait, le new age s’explique, pour l’essentiel – aucune explication mono causale n’est juste – par une désynchronisation des économies à l’échelle mondiale. Les Etats-Unis ont connu une croissance sur la base d’une déflation mondiale, une tendance à la surproduction mondiale, avec une baisse du prix des matières premières très importante – qui explique, en partie, les problèmes rencontrés par les pays émergents. Le paradoxe tient dans cette structuration qui se met en place, allant dans le sens de la baisse du marché final et de la surproduction, pour répondre aux impératifs des marchés financiers. Alors que des solutions alliant croissance de la production et des profits seraient possibles. Mais elles n’ont pas droit de cité.
Dans les entreprises, cette baisse du coût du travail se traduit par l’intensification du travail. La charge de travail qui pèse sur les salariés qui ont un emploi est beaucoup plus élevée qu’auparavant. Les formes d’extorsion de plus-value sont très souvent, aujourd’hui, des formes d’extorsion de plus-value absolue.5 Chaque salarié produit davantage sans mise en œuvre de nouvelles machines, sans augmentation de l’investissement. Cette forme domine et est renforcée par la financiarisation, parce qu’il faut exploiter davantage les salariés pour pouvoir sortir davantage de profits et pour faire en sorte de spéculer davantage sur les marchés financiers. Cette logique-là est à l’œuvre aujourd’hui et je répète que c’est plutôt une logique de crise qu’une logique de régulation d’un régime d’accumulation qui fonctionnerait convenablement.
Cette intensification du travail inclut, et tous les rapports récents en témoignent, une souffrance au travail – le fait d’aller travailler bien que l’on soit malade, par exemple –, et une violence dans les rapports entre salariés en particulier entre les hommes et les femmes. Le libéralisme se diffuse y compris chez les salariés, faute de projets collectifs. Si l’on considère l’intensification du travail liée au chômage de masse lequel diffuse la pauvreté qui structure l’espace territorial, c’est bien un ensemble de questions liées que le mouvement ouvrier devrait résoudre. Les nouveaux problèmes liés à la ville proviennent de cette métamorphose du régime d’accumulation. Il faut intégrer cette dimension fondamentale – qui montre dans le même mouvement que les concepts de Marx sont on ne peut plus actuels – pour élaborer des solutions globales, pour éviter le morcellement des questions qui restent du coup forcément sans réponse. En effet la nouvelle structuration du territoire est social. La forme de ghettoïsation territorial consiste à parquer les pauvres et à les surveiller. Il est même proposer de les encadrer par des travailleurs sociaux recrutés dans cette partie de la population. Cette ghettoïsation est à l’œuvre dans tous les pays capitalistes développés – je mets à part les Etats-Unis où cela existe déjà – parce que la pauvreté et la précarité structurent l’espace social et territorial différemment.
Cela suppose pour nous – précarité, violence et souffrance – l’autocritique – ou la critique – des formes d’intervention, des plates-formes revendicatives du mouvement ouvrer et particulièrement pour le mouvement syndical. La défense et l’élargissement des droits des femmes n’a pas été compris comme une condition fondamentale pour défendre l’ensemble des acquis des salariés. L’oublier, c’est tourner le dos à la lutte contre la précarité et le chômage de masse, les femmes étant les premières touchées.
La domination des marchés financiers va de pair avec la domination du libéralisme, libéralisme qui se diffuse sur la base à la fois des erreurs, des fautes, des manques du mouvement ouvrier et de son incapacité à proposer des utopies, une société future différente. Le libéralisme n’intervient pas par hasard. Il est l’idéologie – dans tous les sens du terme – qui justifie, légitime les attaques contre les acquis des salariés. Le libéralisme et les politiques d’inspiration libérale expliquent à la fois la crise politique profonde des équipes dirigeantes, lorsqu’on s’attaque au plus grand nombre, le plus grand nombre ne fait pas confiance à ses élites. Et la manie des commémorations. Lorsque le passé surgit dans le présent, il est en général mythifié, sinon il sert à expliquer le présent. L’extrême-droite s’en trouve confortée. Elle répond au libéralisme et à la manière dont le mondialisme se met en place en construisant des « micro-identités » fantasmées – type les « Français » – rejoignant par cet intermédiaire tous les intégrismes qui eux aussi reconstruisent le passé pour structurer un certain présent. De ce fait le Front national était le seul à faire un peu rêver – on devrait plutôt dire «cauchemarder » – avec le départ des immigrés, comme une solution au chômage – ce qu’il n’est pas, l’économie française ayant besoin des travailleurs immigrés pour créer des richesses et en aura besoin de plus en plus – mais qui est un moyen de faire revenir les gens à une espèce d’Age d’or, complètement mythifié, et de faire en sorte qu’ils se retrouvent à l’intérieur d’un monde restreint qu’ils ont l’impression de pouvoir comprendre et appréhender.
Le libéralisme sert à justifier la destruction de la forme d’Etat précédente, celle qui était adaptée aux « Trente Glorieuses », – 1945-1975 -, Etat-Providence, devenue inadaptée à la nouvelle donne.
Derrière tout cela, il y a la remise en cause des services publics, des formes de socialisation, de tout ce qui est collectif et la question se pose de savoir s’il faut, pour autant, revenir à État-nation. Une mystification se fait jour autour de cette notion État-nation, notamment en France, parce qu’on confond les acquis sociaux repris en charge par cet Etat – et notamment par le Général de Gaulle avec ce type de régime un peu particulier qualifié de « bonapartiste » – et État-nation impérialiste, capitaliste. Il ne faudrait pas oublier la définition d’Engels dans l’Anti-Dühring » – écrit on le sait à quatre mains avec Marx – de l’État comme « capitaliste collectif en idée », c’est dire qu’il est aussi la forme d’organisation des capitalistes. Le retour à l’État-nation serait vraisemblablement une impasse pour le mouvement ouvrier. Il faut trouver les voies et les moyens d’une solidarité internationale pour développer de nouvelles formes de prise de conscience parce que non seulement le salariat n’a pas disparu mais, à l’échelle mondiale, il s’est élargi. La mondialisation actuelle suppose des réponses à la fois nationales et internationales.

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