Un article de 1999 sur les changements du capitalisme

Les métamorphoses du capitalisme.

Les fusions-acquisitions n’ont jamais été aussi nombreuses dans les pays européens. La France n’y échappe pas. La banque surtout connaît un processus de centralisation du capital. Ce processus s’explique par la nécessité d’arriver à une taille mondiale pour suivre et résister aux firmes transnationales américaines. Sous ces coups de butoir le capitalisme français est en train de se transformer… Avec son cortège de suppressions d’emploi et de licenciements…

L’Offre Publique d’Echange de la BNP sur la Société Générale et Paribas a fait la une de tous les journaux. Elle est en cours. Personne ne sait si Michel Pébereau, le PDG de la BNP, arrivera à ses fins. Si l’OPE (voir lexique) réussit, la banque ainsi constituée – nommée SBP –

sera une des premières banques européennes sinon mondiales. Si elle échoue, et peu d’opérateurs pensent qu’elle réussira, elle ouvrira la porte à la fusion entre la Société Générale et Paribas, entre une banque de dépôt et une banque d’affaires (ou d’investissement), annonce qui avait provoqué la réaction de la BNP pour éviter sa marginalisation. Le ressentiment est d’autant plus fort qu’il était question d’une fusion BNP/Société Générale. Le gouvernement, via le gouverneur de la Banque de France Jean-Claude Trichet, essaie de proposer une solution à l’amiable pour éviter une prise de contrôle par un groupe étranger. Pour le reste, il laisse faire. Comme si les solutions dépendaient des seuls états-majors des banques en question et du marché. Pourtant le visage du capitalisme français en sortira transformé. D’autant que la privatisation du Crédit Lyonnais est prévue pour juin. C’est le Crédit Agricole – première banque française – qui fait figure de repreneur le plus solide, mais la Commerzbank, une des grandes banques allemandes, est aussi sur les rangs. Se trouve envisagé un «groupe d’actionnaires partenaires», sans doute choisi par le gouvernement, qui assurerait la stabilité de la banque pour les 4 ans à venir. Le secteur du crédit, en 17 ans, sera passé du secteur nationalisé – plus de 95% en 1982 – au privé. Comme en Italie.

Les pôles traditionnels de la galaxie des grandes entreprises françaises avec un système de participations croisées voleront en éclats. D’autres pôles devront naître, en lien avec un nouveau régime d’accumulation, une nouvelle façon de créer des richesses. De cette restructuration émerge la place importante prise par Claude Bébéar et son groupe Axa, actionnaire à la fois de la BNP et de Paribas qui verrait, en cas de succès, son rôle s’accroître et en cas d’insuccès le cours de ses actions augmenté. Il synthétise la place des marchés financiers dans les nouvelles formes de domination qui se traduit par la tyrannie de l’actionnaire. L’offre de la BNP essaie de satisfaire cet actionnaire de plus en plus collectif prenant la forme de « fonds de pension » dans tous les cas de figure lui promettant « une croissance moyenne du bénéfice net par action à l’horizon 2002 de près de 15% ».1

Plusieurs facteurs expliquent ces grandes manœuvres dans le secteur bancaire. Le premier et le plus important c’est la naissance de l’Euro qui oblige les banques à se situer directement sur le marché européen. Paradoxalement, aucun dirigeant de firme européen n’en avait anticipé les conséquences. Cette accélération de la construction européenne donne à l’Europe une réalité plus tangible obligeant les capitalistes à accélérer leurs restructurations pour rester dans la course. Le deuxième c’est la volonté de diminuer les coûts de main d’œuvre. The Economist, l’hebdomadaire de la City de Londres, dévoile, avec son cynisme coutumier et pour répondre aux promesses de Pébereau, qu’une telle opération n’est rentable que si elle s’accompagne de « sacrifices », autrement dit de licenciements et de suppressions d’emplois. Sinon ce n’est pas la peine…2 En général, suivant toutes les études, les suppressions d’emploi sont plus importantes que celles annoncées…

Existe aussi, à n’en pas douter, un effet de mode venue des Etats-Unis. Il faut faire grand. Ce n’est pas forcément la meilleure solution comme le souligne l’Expansion du 1er avril avançant que « jouer à la fusion, c’est comme jouer à la loterie »… Enfin, les profits accumulés permettent de financer ces opérations, tout comme la baisse des taux d’intérêt rend possible l’endettement des sociétés.

Ces fusions-acquisitions touchent tous les secteurs, le pétrole comme la téléphonie mobile, l’eau comme l’Automobile ou le luxe. L’Europe suit l’exemple américain avec 10 ans de retard, comme le note BusinessWeek daté du 5 avril qui fait sa couverture sur la «Dealmania» européenne. Entre le 1er et le 22 mars les opérations de rachat se sont élevées à 221 milliards de dollars soit 1310 milliards de francs dont près de la moitié (89,3 milliards de dollars) ont concerné les entreprises européennes, en ne prenant en compte que celles portant au moins sur un milliard de dollars. La quasi-totalité s’effectue à l’intérieur des frontières nationales, à l’exception de Ford (USA) qui a racheté une partie de Volvo (Suède), d’Alcatel (France) et Xylan (USA) pour se procurer une nouvelle technique dans les télécommunications, de Renault et Nissan (Japon) et de Vivendi et US Filter. Cette dernière opération montre que l’ex-Générale des Eaux veut élargir son marché. Les déréglementations dans le domaine des services collectifs provoquent l’élargissement de la sphère de la marchandise et de l’accumulation du capital posant de graves questions sur la maîtrise de notre environnement.

Les pressions de la construction européenne expliquent ces restructurations qui restent nationales. Elles s’effectuent sans plan d’ensemble, sans stratégie. La naissance d’un capitalisme européen ne semble même pas à l’ordre du jour. Plus encore, Daimler-Chrysler, leader allemand de l’industrie, ne croit plus au projet de grande société européenne de l’espace et de l’aéronautique…

Nicolas BENIES.

Petit lexique du parfait « fusionneur »

OPE (Offre Publique d’Echange) : une entreprise acheteuse propose aux actionnaires d’une autre société d’échanger leurs actions contre celles de la société acheteuse à un taux d’échange fixé. Ainsi la BNP propose 15 actions BNP pour 7 Société Générale et de 11 BNP pour 8 Paribas. C’est une technique largement utilisée aux Etats-Unis qui évite l’endettement et la fragilisation y afférente.

OPA (Offre Publique d’Achat) : L’entreprise acheteuse propose un prix d’achat des actions de la société dont elle veut prendre le contrôle, généralement au-dessus du cours moyen de la Bourse. Il lui faut des liquidités. Elle est donc obligée de s’endetter. C’est le cas d’Olivetti voulant s’emparer de Telecom Italia. Elle va même jusqu’à souscrire des « junk bonds », des obligations pourries, à un taux d’intérêt plus élevé que celui que celui du marché, mais sans que le prêteur exige des garanties. Olivetti a annoncé à la fin du mois de mars avoir réalisé un crédit « syndiqué » – plusieurs prêteurs – de 22,5 milliards d’euros. Un record suivant tous les spécialistes. L’OPA se montera à 52,6 milliards d’euros !

Vivendi financera le rachat d’US Filter – 7,9 milliards de dollars – par l’augmentation du capital (émissions d’actions nouvelles) et l’émission d’obligations convertibles (en actions) pour 2 milliards d’euros environ.

Action : part de capital. L’actionnaire est propriétaire de l’entreprise au prorata de son nombre d’actions. C’est la raison pour laquelle on parle de « capital social » pour une entreprise. Le dividende, part du bénéfice distribué, sera la rémunération de l’actionnaire. Elles sont cotées à la Bourse.

Obligation : part d’emprunt. Le prêteur sera rémunéré par un taux de l’intérêt fixé par le marché le plus souvent. Elles sont cotées à la Bourse.

1 Extrait de la note d’information de la BNP, citée par Le Monde du 1er avril 1999.

2 Article traduit dans Courrier International n° 438 du 25 mars 1999.

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