Le plus grand concert de jazz ?

Vive la liberté, vive le be-bop !

Franck Médioni nous invite à un grand concert. Le lieu : le Massey Hall à Toronto, la date : 15 mai 1953, les protagonistes, réunis pour ce seul soir, Charlie Parker, Bird pour tout le monde, propriétaire d’un saxophone alto en plastique – Ornette Coleman en utilisera un lui aussi, peut-être en hommage -, le costume fripé ressemblant à un pyjama, arrivé en retard bien sur, Dizzy – « tout le monde m’appelle comme ça même ma femme » dira-t-il – Gillespie, trompettiste luxuriant et virtuose, tourbillonnant tout autant que bouffon sérieux, qui sait se compromettre sans compromissions ; ce couple s’est perdu un peu de vue sans briser le lien qui les unit comme autant de liens invisibles plus forts que la séparation physique. C’est toute une histoire qui se joue – dans tous les sens du terme – dans leur retrouvaille. A la fois, ils donnent l’impression de ne s’être jamais quittés et le temps de la séparation se traduit pas une sorte de gêne qui oblige le trompettiste à quitter la scène soi-disant pour suivre le match de boxe qui se déroule le même soir et explique le manque d’une partie du public, la salle immense est à moitié vide.

La rencontre Bird/Diz est le grand, l’immense événement de ce concert. Les organisateurs, comme le raconte Médioni, ont mis beaucoup du leur, allant même jusqu’à ne pas dormir pour pister l’altiste.
Le pianiste et le batteur feront la paire. Bud Powell, le pianiste be-bop par excellence, qui a influencé tous les pianistes – à commencer par Bill Evans – vacille un peu sur ses jambes – Médioni oppose un démenti formel aux accusations d’ivresse – et fait la démonstration de son génie intact. Max Roach est le batteur des premiers temps de la formation du be-bop ; il a fait partie des premiers groupes de Parker et Gillespie. Ces quatre là sont en terrain de connaissance et n’ont pas besoin de répétition… Ils n’en ont d’ailleurs pas le temps. Ils se jettent dans le vide de la création…
Le contrebassiste est un élément rapporté. Il vient de la côte ouest, du ghetto de Los Angeles, Watts, Charles Mingus promis à un grand avenir et à de grandes colères. Il vient de fonder, avec le batteur, son label : « Debut ».
Le plus grand concert du monde sera le titre de la commercialisation des bandes, « volées » par Mingus à l’ingénieur du son et diffusées sur « Debut » et une autre histoire commence…
Réédition CD sous le label DebutA partir de la description de ce concert, de ce miracle, Médioni fait l’histoire du be-bop d’abord, et interroge aussi des musiciens à qui il a fait écouter ces enregistrements. La réaction de Stéphane Kerecki est particulièrement intéressante.
« Jazz at Massey Hall » est aussi un hymne à la liberté du jazz, à la créativité folle du quintet, au génie de Charlie Parker magnifié par la rencontre avec Diz.
La lecture de cette saga, épopée, oblige à écouter le concert – plusieurs rééditions existent, celle qui est la plus violente est celle publiée par Dreyfus Jazz – et l’intégrale Charlie Parker, sous la direction d’Alain Tercinet (Frémeaux et associés).
Nicolas Béniès

« Jazz at Massey Hall », Franck Médioni, Frémeaux et associés