A propos du livre de Clément Carbonnier « Toujours moins ! »
Clément Carbonnier, économiste et statisticien, analyse « l’obsession de la baisse du coût du travail » par les gouvernements occidentaux inspirés par le néolibéralisme. Il est question, dés le sous titre, de « l’impasse stratégique du capitalisme français ». Sa démonstration, sans appel, s’appuie sur des travaux économétriques comme sur des rapports officiels – il est l’auteur de quelques-uns – pour énoncer les conséquences de ces politiques étatiques socialement comme économiquement. La Sécurité sociale créée en 1945 avait comme objectif de hausser le marché final de la consommation pour tirer la croissance qui reposait sur ce socle.
Le début des années 1980, en réponse à la crise économique profonde – la première de cet ampleur depuis 1945 touchant tous les pays capitalistes développés -, la forme du capitalisme a changé par les politiques étatiques mises en œuvre, d’abord aux États-Unis de Reagan et la Grande-Bretagne de Thatcher. La déréglementation généralisée, touchant le droit du travail et la sphère financière en particulier, a été permise par la défaite des classes ouvrières américaine et britannique.
Le raisonnement économique se transforme. Dans un premier temps, l’idée centrale est de laisser faire les mécanismes du marché pour réaliser l’équilibre général et l’équilibre sur chacun des marchés considérés sans tenir compte de l’échec de Walras – économiste qui écrit après Marx, dans la vague néo-classique – voulant offrir un système global reposant sur le seul marché. Carbonnier démontre à son tour que le marché du travail ne fonctionne pas de manière simpliste sur la confrontation de l’offre et la demande de travail. Les offreurs sont les vendeurs de force de travail et les demandeurs les employeurs. La baisse du coût du travail suivant cette optique devrait inciter les demandeurs à augmenter le nombre d’emplois. La hausse devant, réciproquement, provoquer la baisse de la demande Il montre que le marché n’est pas unifié. Qu’il faut intégrer la qualification pour comprendre les mécanismes de l’emploi et, donc, de lutte contre le chômage. Il démontre qu’il « n’existe pas de lien macroéconomique entre le coût du travail et l’emploi » et, en conséquence, toutes les politiques de baisse d’impôts de production, de cotisations sociales patronales, le CECI cher à François Hollande se sont révélées inefficaces sur ce terrain. Par contre, elles ont creusé le déficit des comptes de la Sécurité sociale – l’auteur liste toutes les remises en cause de la protection sociale depuis les années 1980 comme les atteintes au droit du travail – et du budget de l’État. A chaque étape le déficit forcément « abyssal », sans parler de la dette publique, ouvrait la porte à la baisse des dépenses publiques, des prestations sociales comme seule réponse…automatique. Les services publics, faute de crédits, subissent la loi de la privatisation ouverte ou rampante par la transformation des financements passant de la sphère non marchande refusant la loi de la valeur du Capital à celle de l’accumulation du capital au détriment du bien être de la population approfondissant les inégalités et la pauvreté. Le secteur de la santé est l »exemple le plus frappant.
Carbonnier note que les exemptions de cotisations sociales pour les employeurs, officiellement jusqu’à 1,6 fois le SMIC, pour lui jusqu’à 2,5 par résonance, coûte chez au budget de l’État puisque l’État prend en charge une partie de l’exonération. Revenir sur ces diminutions pourrait non seulement alimenter les caisses de la Sécu mais aussi alléger le déficit de l’État.
La question centrale : le profit
La baisse du coût du travail répond à d’autres impératifs que de com battre le chômage, créer des emplois ou favoriser le retour de la croissance. Comme l’avait théorisé le chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt : les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après demain. Le premier lien est à considérer en ajoutant qu’il s’agit des profits de l’entreprise, une vision, un regard microéconomique qui préside aux politiques économiques. Dans cette optique, il faut lever les contraintes qui pèsent sur l’entreprise pour hausser le taux de profit en accroissant l’exploitation des travailleurs qui passe par la faiblesse du salaire, l’intensification du travail – travailler plus pour gagner moins et la remise en cause des assurances collectives, la protection sociale. La dite « politique de l’offre » vient couronner cette stratégie en diminuant toujours plus les impôts, taxes et cotisations – les fameuses charges sociales – qui obèrent la possibilités s’augmenter le profit.
Quels résultats ? Le lien profit/investissement a été cassé par la montée de la finance. La déréglementation a propulsé la finance sur le devant de la scène économique. Ses critères se sont imposés passant par la tyrannie de l’actionnaire, l’impératif de faire du profit à court terme, renforçant la baisse du coût du travail comme seule possibilité, l’investissement n’étant plus une option puisqu’il suppose un raisonnement sur les moyen et long terme. La désindustrialisation a été le prix payé de cette politique qui a été de pair avec l’hypermondialisation. En même temps les classes ouvrières nationales ont perdu leur visibilité et la lutte des classes est devenue à sens unique.
Au niveau macroéconomiques c’est l’impasse. Les inégalités croissantes, la pauvreté qui augmente, la masse salariale qui diminue déprime durablement la consommation des ménages et la croissance est faible, qua,d ce n’est pas la récession. Les investissements ne prennent pas le relai du fait que le bénéfice distribué – les dividendes – est orienté à la hausse , les fonds, actionnaires importants des grandes entreprises, exigent 15 % minimum du bénéfice. Rappelons que, pendant la période dite des « 30 glorieuses » (1945-1975) le taux de distribution des bénéfices en dépassait pas 3 %.
Les impasses de ce régime accumulation à dominante financière, autrement dit une création de richesses sous les feux des critères de la finance, est non seulement instable, incertain mais démontre son incapacité à répondre aux crises, climatiques, économiques et financières, sociales et politiques. Sa survie, voulue par les plus riches, ne peut se faire qu’au prix de régressions sociales et politiques par la destruction systématique de toutes les institutions et procédures démocratiques. Trump ne représente que la partie émergée de l’iceberg de la dictature.
Clément Carbonnier dresse le portrait de l’incapacité politique de construire un avenir par manque d’imagination. Le contexte ressemble à celui des années 1930 dans la montée des fascismes inscrits dans l’absence de réponse face à la grande crise dite de 1929. La politique qui s’est mise en place après 1945, une économie administrée sous la responsabilité de l’État pourrait orienter la réflexion. Il ne s’agit pas de copier mais de chercher des moyens de répondre aux crises actuelles. Il est de plus en plus évidents pour beaucoup d’économistes notamment que la planification est le début de réponse pour concevoir d’autres critères pour améliorer le bien être des populations.
Nicolas Béniès
« Toujours moins », Clément Carbonnier, Éditions La Découverte/Économie politique