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Marxisme étatsunien

Les années 1960 sont celles des polémiques autour des conceptions du marxisme, du rapport de Marx a Hegel et de la nature de l’URSS, capitalisme d’Etat ou « État ouvrier bureaucratiquement dégénéré ». Polémiques qui, aujourd’hui, apparaissent « vieillottes » sinon obsolètes. La lecture de « Marxisme et liberté » de Raya Dunayevskaya (1910-1987 » montre qu’elles recèlent une forme d’actualité. Raya fut secrétaire de Trotski et s’installa aux Etats-Unis où elle rencontra C.L.R. James et Herbert Marcuse. Sa thèse qui se résume en une théorie de la libération, s’appuie sur l’histoire du mouvement ouvrier et mouvement d’émancipation des Africains-Américains, sorte de pont entre l’Europe et les Etats-Unis. Elle veut faire le lien entre théorie et pratique, pratique et théorie en redonnant une grande place à Hegel pour élaborer un « humanisme nouveau » pour réunifier tous les mouvements allant vers l’émancipation des individus. Le concept clé qu’elle utilise, l’aliénation, permet de comprendre son insistance sur la nécessaire libération. Elle gomme, de ce fait, l’importance de l’exploitation et, surtout, des conséquences du « fétichisme de la marchandise » qui va de pair avec la loi de la valeur. Une interprétation du marxisme très en vogue aux Etats-Unis de ces années 60.

La démonstration qu’elle tente avec d’autres sur la caractérisation de l’URSS comme « capitalisme d’État » se heurte à la réalité même du capitalisme. A cette époque, tous les capitalismes, celui de la France en particulier, sont des capitalismes d’État. La « planification française » est loin d’être indicative, elle organise l’accumulation du capital. Il faut en conclure que cet État bureaucratique avait construit un mode de production non capitaliste sans, faute d’études plus approfondies, pouvoir, même aujourd’hui, aller plus loin dans la caractérisation. Raya fait la preuve que le raisonnement binaire ne peut pas fonctionner. Il ne suffit pas de dire – démontrer serait mieux – que ce n’est pas un « État ouvrier » pour en conclure que c’est le capitalisme. Deux absences : la théorie de l’État et l’insertion internationale de l’URSS. La première a comme conséquence d’ignorer l’État capitaliste et ses formes et ne répond pas à la question des formes de l’État ouvrier. La caste bureaucratique au pouvoir est tombée comme une feuille morte lors de la chute du Mur de Berlin faisant ainsi la démonstration de leur absence de présence dans l’accumulation du capital. Personne, dans les rangs du marxisme vivant, n’avait prévu cette chute rapide et la transformation de cette bureaucratie en serviteurs du capitalisme.
La nature de l’URSS est des problèmes non résolus de ce 20e siècle. Un sujet qu’il faudrait pourtant sortir de l’ombre pour comprendre les évolutions du siècle dernier. Raya s’y essaie . Ses arguments sont à prendre en considération avec tous ses manques pour renouer avec l’élaboration théorique, pour faire œuvre de mémoire. Pour lutter aussi contre toutes les imbécillités lues sur l’histoire de l’URSS. Pour fêter le 100e anniversaire de cette révolution qui a changé le monde…
Nicolas Béniès.
« Marxisme et Liberté », Raya Dunayevskaya, traduit par Mara Oliva, Syllepse.

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