Essai sur la discordance des temps modernes

Définitions du « civilisé » ? Qui est le barbare ? Où est-il?

Un drôle de livre. Son titre a de quoi interroger « Dracula ou la croisade des Temps modernes » et son sous titre n’arrange rien « Essai sur la figure de l’étranger ». Peut-on cerner l’argumentation de Farhad Khodabandehlou ? Je me le demande. Pourtant j’avoue un énorme plaisir pris à la lecture de ces commentaires – au sens philosophique – du roman de Bram Stocker, « Dracula ». L’histoire est connue : l’affrontement d’un vampire et d’un clerc de notaire dans le château que le comte Dracula veut mettre en vente. Histoire apparente qui sert de fil conducteur. Stocker envisage la victoire possible de la barbarie qui se reflète dans le miroir de la civilisation. Comme le vampire, la barbarie n’a pas de reflet.
Farhad Khodabandehlou cherche les raisons du désarroi du clerc de notaire Jonathan Harker transporté dans un monde qu’il ne comprend pas, dont il n’a pas les règles. Pourtant les apparences restent semblables, elle enferme le clerc dans ce piège. Il n’arrive pas à sortir du château.
Un voyage onirique ? Sans doute. De la même façon qu’il est question du cauchemar du fascisme ou de la folie de Hitler. Une manière de rationaliser la barbarie.
Harker transporte la morgue de tous les Britanniques convaincus de leur supériorité. Il pense pouvoir faire face, avec sa faussa rationalité, à toutes les situations. Il n’avait pas prévu celle-là. Toute sa raison s’échappe face à la barbarie du Comte qui le voit comme une nourriture et comme une échappée possible vers la civilisation qu’il veut contaminer.Dracula envisage de revêtir les habits du Britannique, conquérir son apparence pour devenir l’Autre. Une tactique vouée à l’échec.
Ces deux voyages s’entrecroisent. L’auteur interroge le texte même de Bram Stockes pour en extraire quelques interrogations nouvelles sur la réalité des deux trajectoires. La jubilation de l’auteur éclabousse le lecteur. Les situations soi disant vécues font toutes l’objet d’une investigation quasiment comme dans une enquête policière. Aucune affirmation pourtant, juste des doutes ouvrant la porte à la réflexion du lecteur.
L’hypothèse de Farhad Khodabandehlou, sur la base même des descriptions de Stockes, est celle de la victoire de Dracula qui a pris possession de Harker et lui fait faire son travail. Harker, suivant Stocker, balade Dracula dans ses valises sous la forme de poussières, des poussières de destruction du vernis de civilisation. L’auteur s’interroge sur les réalités décrites par l’intermédiaire d’un journal de Harker qui donne l’impression d’avoir été écrit a posteriori. Au futur antérieur, une temporalité étrange qui ne permet pas de saisir le vrai du faux. Une ambivalence qui est aussi celle de notre monde moderne qui ne sait que se réfugier dans un passé décomposé et recomposé, sans vision du futur. un monde morts-vivants…
En déduire que la barbarie peut prendre le visage de nos voisins, de nos proches est une évidence dans notre monde. Les différentes « nouvelles guerres », des « guerres d’identité », guerres abstraites entre des représentations, des croyances sont là pour le montrer. Cette conclusion n’est pas suffisante pour lire ce livre. S’ajoute le bonheur – oui le mot n’est pas trop fort – de la lecture elle-même et de la mise en évidence de la discordance des temps, des temporalités apanages de notre monde moderne.
Nicolas Béniès.
« Dracula ou la croisade des Temps modernes. Essai sur la figure de l’étranger », Farhad Khodabandehlou, Fayard, Paris 2017.

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