D’autres manières encore de « faire » de l’Histoire.


Une histoire de la guerre et de la libération de la France.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac a été militaire et gaulliste. Il se revendique comme tel. Il a été aussi acteur dans cette histoire de la Résistance en France. Pour lui, elle commence le 18 juin 1940, l’appel du Général de Gaulle, même si, certain(e)s s’étaient déjà lancé dans cette aventure. Il parle non pas de Résistance mais de « La France libre », titre de son ouvrage. En deux temps. Le volume 1 court du 18 juin 1940 à mai 1943, la reprise de l’offensive alliée en Italie et la fin de la reconquête des villes russes par les troupes soviétiques et le tome 2, de mai 1943 à la libération.
C’est une Histoire classique, chronologique qui se refuse à prendre en compte les autres possibles, une histoire aussi d’hommes et de leurs choix.

Il raconte par le menu les tractations dans le contexte de cette guerre, une guerre qui semble perdue dans un premier temps. Ce sentiment de la défaite explique certains prises de position comme des idéologies de collaboration pour sauver l’accessoire. La négociation aux marges n’a jamais fonctionné.
L’auteur a fréquenté la plupart des hommes dont il parle. C’est un témoin direct. Un témoin qui ne fait pas confiance aux souvenirs qui pourraient le faire s’emporter sur la mer des louanges. Il s’est donc plongé dans les archives pour corriger ses sentiments. S’ensuit un portrait en pied du général de Gaulle, tout autant militaire que fin politique.
Ces 1476 pages se lisent comme le roman d’une génération qui a choisi de résister, de lutter pour son idéal, pour « sa France ». Le général de Gaulle en a été le héraut – et même souvent le héros – sachant trouver les mots qu’il fallait. Un beau travail d’orfèvre, d’écrivain. Un renard comme le décrit l’auteur sachant jouer avec toutes les peurs et angoisses des gouvernements britannique et américain, obnubilés par Staline et les Partis Communistes. De ce côté, il a représenté un rempart contre la révolution possible.
La guerre a permis la construction d’une figure du général de Gaulle comme « sauveur » de la France, comme porteur d’une France contre celle incarnée à Vichy.
Cette somme fourmille de renseignements essentiels pour comprendre ce moment de l’Histoire, moment fondateur d’une nouvelle architecture du monde qui se construira après la guerre.
Nicolas Béniès.
« La France Libre I et II », Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Folio/Histoire.

« L’Allemagne libre » ?
En Allemagne aussi la nécessité de la Résistance à Hitler avait touché les « élites ». Une partie de l’Etat-Major de l’armée allemande avait décidé d’en finir avec Hitler et l’aventure qu’il représentait pour le futur de l’Allemagne. Dés 1938 le projet d’assassiner le Führer germe dans la tête de ces militaires partagés entre leur serment et leur morale.
En juillet 1944, le moment où la guerre en Europe est gagnée pour les Alliés, un complot s’organise contre Hitler pour mettre fin à cette guerre destructrice. Ce sera, Wagner reste une référence, « L’Opération Walkyrie », titre de cet ouvrage de Ian Kershaw, grand spécialiste de l’Histoire du 3e Reich. On sait, c’est le sous-titre de l’ouvrage : « La chance du diable », que Hitler en réchappera miraculeusement.
Kershaw mêle chronologie, histoire sociale et des mentalités pour dessiner le portrait de ces généraux, de leur idéologie, de leurs références. Une sorte de configuration de l’Allemagne d’alors, de ses dirigeants et des manières de pensée qui subsisteront après la guerre.
Nicolas Béniès.
« L’Opération Walkyrie, juillet 1944, la chance du diable », Ian Kershaw, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat, Champs/Histoire, Flammarion.

Une histoire sociale.
La sociologie et l’Histoire peuvent-elle faire bon ménage ? Alexandre Sumpf s’essaie à en faire la démonstration dans « De Lénine à Gagarine » sous-titré justement : « Une histoire sociale de l’Union soviétique ». Le projet est grandiose : décrire les évolutions de la société forgée par la Révolution puis par la contre révolution stalinienne en termes de classes sociales et de groupes sociaux aux intérêts divergents. Comprendre les raisons des « purges » comme leurs conséquences catastrophiques pour le pays, analyser les changements du parti bolchevik en terme de composition sociale, la place de l’éducation, de la culture dans la formation d’une nouvelle élite mais aussi les changements dans les populations dus aux insurrections, aux résistances diverses. Avec comme résultat des compromis, de la résignation comme l’adhésion à des valeurs communes en premier lieu le patriotisme ou la religion, ciment de cette société éparse aux intérêts souvent contradictoires.
Là se trouve l’explication de la force acquise par cette idéologie anti marxiste du « socialisme dans un seul pays » conduisant Staline à combattre toute possibilité révolutionnaire dans d’autres pays.
La force de livre réside dans la tentative de décrire la vie quotidienne, les relations entre la société et la dictature, les mythes sur lesquels reposent cette société dont celui de la Grande Révolution Prolétarienne, le legs du passé, la terreur mais aussi la Guerre qui construisent les références de plusieurs générations successives.
La faiblesse tient dans l’absence de différenciation des époques. La dictature stalinienne n’est pas inscrite dans le parti bolchevik ni chez Lénine. La contre révolution politique stalinienne est une réalité. Rien n’était acquis. Il a fallu l’assassinat de Kirov en 1934 pour que les rapports de force basculent. Pour dire que les possibles ne se réduisent pas à l’enchaînement des faits. Une histoire reste à écrire qui pourrait faire une part aux aspirations, aux utopies de transformations sociales au lieu de considérer que ce qui a eu lieu devait forcément avoir lieu.
L’auteur insiste sur l’absence d’idéologie de cette caste dirigeante qui n’a plus de boussole, plus de représentation du monde. Comment perpétuer le mode de domination ? Ces dirigeants ne défendent que leur propre place. A ce niveau gît, peut-être, la cause du passage rapide de cette bureaucratie au capitalisme sans rien changer de ses habitudes. Un paradoxe d’un siècle, le 20e, qui n’en a pas manqué.
Il qualifie cet Etat de colonialiste, uniquement axé sur la propagande, se déployant « contre son peuple », bureaucratique – sans qu’il soit possible de se contenter de ce terme trop vague, il essaie de définir ses attributs – pour en déduire que les populations qui souffrent sont atomisées, qu’il est extrêmement difficile de se regrouper pour résister.
La situation commencera à s’améliorer, sur le terrain économique, dans le début des années 1950. Le gaspillage est visible dû à un système de planification centralisée. Il occasionne des retraits de ce travail ressenti comme inutile. Des formes de sortie du système déjà analysées, tolérées par le Pouvoir comme autant de soupapes de sûreté.
La révolution politique était dans l’impasse faute de construction d’un projet collectif, faute aussi d’une idéologie de transformation sociale. Le monde binaire, celui de la guerre froide pendant cette période, avait tendance à déteindre sur les solutions et à les réduire à Capitalisme ou formes non-capitalistes existantes en URSS ou en Chine.
Ce livre, cette thèse est une première tentative pour comprendre « l’homo sovieticus ». Ce n’est pas seulement une question du passé. C’est aussi une question actuelle. Du passé, il n’est pas possible de faire table rase…
Nicolas Béniès.
« De Lénine à Gagarine », Alexandre Sumpf, Folio/Histoire.

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