La zone euro dans la tourmente.

La crise systémique du capitalisme s’approfondit.

Les prévisions sur la croissance mondiale intègrent de plus en plus la réalité de la profondeur de la crise à la fois financière et économique. La désagrégation du système bancaire de la zone euro en est partie intégrante. Elle accentue la récession qui pourrait devenir dépression, via la déstructuration des systèmes de protection sociale qui fait baisser plus encore le marché final.

Une crise mondiale.

Les capitalistes tablaient sur la Chine et l’Inde, dans une moindre mesure, pour tirer la croissance mondiale. Ils ont donc investi massivement dans ces deux pays-continent. La croissance chinoise s’oriente à la baisse en cette année 2012 – certes, elle passe des alentours de 10 à moins de 8 mais pourrait avoir des effets politiques – et celle de l’Inde stagne. Des désinvestissements des grandes entreprises, notamment françaises, dans ces deux pays en découlent. Ces prévisions mettent en lumière les changements de la conjoncture.

La crise systémique se traduit par des crises, financière, économique, sociale, politique, culturelle dans un monde qui subit de plein fouet la plus profonde crise écologique de toute l’histoire de l’Humanité. Aucun gouvernement ne se dote d’instruments capables de lutter contre toutes ces crises. Elles exercent un effet de synergie.

La dépression menace dans ce climat de faillites des opérateurs financiers, à commencer par les banques. La faillite d’une banque, comme l’avait démontré celle de Lehmann Brothers le 15 septembre 2008, a des conséquences sur l’ensemble de l’économie provoquant faillite des assureurs et des entreprises dépendantes du système financier.

Depuis août 2011,1 le capitalisme connaît la réplique de la crise financière d’août 2007. Le scénario était écrit. La faillite de Dexia révélait la dimension des questions non résolues après la première crise financière et économique en 2007-2009. Les banques centrales – de la BCE en particulier – et les Etats-Nations n’ont su répondre que sur le court terme en fournissant aux opérateurs financiers les liquidités pour leur éviter la faillite individuelle. Récemment encore, la BCE a fourni, en deux fois, plus de 1000 milliards d’euros aux banques de la zone pour leur éviter la faillite. La crise financière se traduit en effet par un doute généralisé sur la solvabilité des agents économiques à commencer par les banques elles-mêmes. Le système de compensation (les banques qui ont des liquidités prêtent à celles qui en ont besoin) est gelé ce qui accentue le risque de faillite. La BCE a répondu en créant de la monnaie en prenant la place de ce système de compensation. Une des conséquences de cet afflux de liquidités – dont le système financier macro économiquement parlant n’a pas besoin – est de rechercher de nouveaux terrains de spéculation en créant de nouveaux produits financiers. Deux marchés sont sollicités, celui des matières premières et celui des dettes souveraines. Avec deux effets contraires : la hausse des taux d’intérêt pour les pays fragilisés comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal et, dans une moindre mesure, l’Italie et la baisse des taux pour les pays considérés comme surs, l’Allemagne qui connaît des taux d’intérêt pour sa dette proche de zéro ou négatifs et la France qui emprunte aux alentours de 3,25% sur le marché des obligations à 50 ans, un taux historiquement très bas. Les opérateurs financiers, et c’est l’un des grands paradoxes, ne savent pas quoi faire de leurs liquidités. Ils ne prêtent ni aux entreprises ni aux ménages qui veulent soit se désendetter soit faire face à un avenir considéré comme noir en fonction de l’augmentation du chômage, de la précarité et des baisses de pouvoir d’achat, autant du salaire direct que des prestations sociales. Les politiques d’austérité sont passées par là. Durablement, l’investissement productif baissera mettant en cause le taux d’accumulation, la capacité de créer des richesses, et la consommation des ménages sera, au mieux, atone, grippant les deux moteurs essentiels de la croissance.

Après la Grèce, l’Espagne.

L’aide de la BCE n’a pas suffit. Les banques espagnoles – après la Grèce – sont menacées de disparition. La cause en revient à la « bulle immobilière » qui a permis à l’Espagne, avant 2007, de connaître une croissance importante. En Espagne comme aux Etats-Unis, des milliers de logements restent vacants faute d’acquéreurs. La construction répondait aux seuls critères du bénéfice à court-terme. Il fallait construire pour revendre immédiatement sans s’interroger sur l’intérêt de ces bâtiments ou même de villages entiers.

L’économie espagnole a connu une très forte récession en 2009 avec une chute du PIB de 3,7%, plus faible en 2010, – 0,1 et une timide reprise en 2011 + 0,7% pour retomber vraisemblablement à – 1,8% en 2012. Le chômage connaît une hausse vertigineuse, près de 25% de la population active et les ressorts de la croissance sont cassés. Il faudrait redéfinir le modèle de développement. Le gouvernement espagnol de droite de Rajoy a attendu avant de demander l’aide de la « troïka » – la Commission européenne, la BCE et le FMI – pour éviter de perdre une partie de sa souveraineté, à l’instar de la Grèce. Cent milliards d’euros ont été dégagés pour « recapitaliser »2 les banques espagnoles alors que Bankia, troisième banque du pays, avait déjà été nationalisée par le gouvernement. Ces sommes sont astronomiques. « Il s’agit de l’un des plus grands sauvetages financiers de l’histoire récente » a déclaré le Premier ministre suédois. L’Eurogroupe – la réunion des ministres des finances de la zone euro – qui a annoncé ce plan de sauvetage a ajouté qu’il n’y aurait pas de contre partie en terme de plan d’austérité. Pourtant, le gouvernement espagnol est engagé dans un vaste plan de baisse des dépenses publiques comme la privatisation des services publics suscitant des réactions des mouvements sociaux – les Indignés en particulier –et de sauvetage des banques qui rencontre l’hostilité des populations qui ont occupé les agences de Bankia juste avant l’annonce du plan européen, le samedi 9 juin 2012. Derrière l’annonce d’absence de contrepartie, il faut comprendre que l’Eurogroupe ne demande pas à l’Espagne de revoir son calendrier. Le Premier ministre Rajoy qui a accepté et le MES3 et le TSCG4 a demandé des délais de mise en œuvre faute de pouvoir respecter les critères. La baisse des dépenses publiques comme la baisse du coût du travail réclamé par tous ces bons apôtres – à commencer par Christine Lagarde au nom du FMI qui veut avoir un rôle de surveillance dans le dispositif – aura comme effet mécanique de faire chuter plus encore le marché final transformant la récession en dépression.

François Hollande veut, lui aussi, diminuer les déficits publics en les ramenant à 3% du PIB en 2013 – ils sont autour de 5 actuellement – par la baisse des dépenses publiques, acceptant ainsi le cadre des nouveaux traités européens. Or, le refus du MES et du TSCG est nécessaire… sinon c’est l’éclatement de la zone euro avec l’impossibilité d’en maîtriser toutes les conséquences. Il est plus difficile de gérer ces forces centrifuges lorsque la crise financière s’étend de la Grèce à l’Italie. La politique d’austérité imposée par Merkel devient incompréhensible face à tous ces dangers. Que recherche le gouvernement allemand de droite ? L’éclatement de l’euro ?

La crise actuelle, que les gouvernants sous estiment, n’est pas une crise des dettes publiques. C’est bien une crise financière. Préventivement, il faudrait nationaliser les grandes banques pour créer une banque publique qui ait les moyens d’une intervention dans l’économie. Les dettes publiques s’alimentent des dettes privées. Les Etats-Nations pour « sauver » leurs banquiers s’endettent sur les marchés financiers sans parvenir à éteindre un incendie qu’ils contribuent ainsi à nourrir en alimentant les marchés financiers. De ce fait, les « euro bonds » comme les « projects bonds »5 ne peuvent être une solution viable. Ils donnent toute latitude aux marchés financiers de décider, via les agences de notation, s’ils peuvent faire confiance ou non aux Etats. Il faut rompre avec la logique de court terme de ces marchés, il faut aller vers une BCE prêteuse en dernier ressort, capable donc de monétiser les déficits, les besoins de financement des Etats de la zone pour donner de l’oxygène et ouvrir la porte à d’autres politiques plus solidaires pour développer les biens communs, et ainsi permettre la croissance sur une base plus éthique. Sinon la zone euro éclatera et la panique deviendra rationnelle !

Nicolas BENIES.

(encart)

Les mots des maux.

M.E.S. Mécanisme Européen de Stabilité qui devrait se mettre en place en juillet 2012, prenant la suite du FESF, Fonds Européen de Stabilité Financière. Une institution financière dont le siège est au Luxembourg dont les « actionnaires » sont les 16 pays de la zone euro. Les contributions sont fixées proportionnellement au poids économiques. De ce fait les deux plus importants contributeurs sont l’Allemagne et la France. Le MES est doté de 500 milliards d’euros provenant de l’appel aux marchés financiers des différents pays. Pour l’aide à l’Espagne – plus exactement aux banques espagnoles – les sommes dégagées, 100 milliards, représentent une garantie, une caution soit du FESF soit du MES. Autrement dit les 100 milliards sont déboursés virtuellement sauf si les banques font faillite. A ce moment là il faudra bien payer.

TSCG, Traité de Stabilité, de Convergence et de Gouvernance qui a été négocié par Merkozy pour revoir le Traité de Lisbonne. Au lieu de rompre avec les politiques d’austérité qui ne permettent de résoudre ni la crise financière ni la récession – la Grèce en offre une illustration éclatante et douloureuse -, il l’accentue. Il fait obligation aux Etats de la zone d’un déficit public inférieur à 0,5% du PIB, pour aller vers la réalisation de ce dogme libéral sans rapport avec la réalité de la place de l’Etat capitaliste, l’équilibre des finances publiques.

Après ratification par les Parlements nationaux ce traité devrait se mettre en place le 1er janvier 2013. Le Parlement français l’a ratifié par une alliance entre la droite et une partie majoritaire du PS dont les députés se sont abstenus – une minorité a sauvé l’honneur en votant contre – tandis que la plupart des autres pays ne l’ont pas encore ratifié, à commencer par l’Allemagne. La chancelière a proposé un « deal » au SPD, la taxe sur les transactions financières et des avances vers le fédéralisme contre la ratification du traité… qui accentue les forces centrifuges…

Le dernier rapport, du 30 mai 2012, de la Commission européenne en donne le mode d’emploi : il faut diminuer les dépenses publiques – augmenter les recettes ne fait pas partie de leur…recette – et le coût du travail !

1 Voir mes articles précédents dans cette même revue.

2 Traduire par « prêter des liquidités à un taux faible pour permettre aux banques d’éviter le dépôt de bilan. »

3 Voir encart.

4 Voir encart.

5 Les euro bonds pour financer la dette future et les projects bonds pour financer les investissements publics.

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