Entretien de décembre 2011 publié par Politis


« On est entré dans un processus d’éclatement de l’Europe »

Un nouveau traité européen devrait voir le jour en mars, décidé en quelques semaines, sous la pression des agences de notation. L’économiste Nicolas Béniès (1) estime qu’il est loin de refonder l’Europe.

Un nouveau traité européen devrait voir le jour dès le mois de mars, qui aboutit à une fracture dans l’Union européenne. Comment jugez-vous cette démarche ?

Nicolas Béniès : L’un des problèmes dans cette révision des traités européens est qu’il y a un vrai déficit démocratique. Peut-être que cela ne signifie plus grand-chose parce que l’on en parle beaucoup quand il s’agit de l’union européenne et de la zone euro, mais rappelons que la base du nouveau traité est un accord entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Le néologisme Merkozy n’est pas faux : le couple franco-allemand agit dans le cadre de la zone euro et lui impose ses vues. Il voudrait même passer par-dessus la tête des parlements nationaux pour la ratification du nouveau traité. On s’abrite derrière l’idée qu’il s’agit simplement de toiletter le Pacte de stabilité et de croissance et le traité de Maastricht, mais on impose une discipline budgétaire à l’ensemble des pays.

Le titre du Monde est symptomatique de cette situation : « L’Europe à 27 c’est fini ». On est entré dans un processus profond d’éclatement qui passe par la remise en cause des formes élémentaires de la démocratie. Consulter les Parlements est dangereux dans ce contexte de crise systémique profonde du capitalisme. Le couple franco-allemand voudrait diffuser l’idée qu’une seule politique est possible, l’austérité. D’où le soutien des nouveaux gouvernements en Grèce et en Italie technocrates mis là pour faire la politique voulue par les opérateurs financiers. L’austérité renforcée ne permettra pas de sortir de la crise ni financière ni économique.

Que mettez-vous en cause dans les mesures du nouveau traité ?

Ce qui est en cause dans le nouveau pacte, c’est le renforcement de la discipline budgétaire avec l’idée que le déficit structurel des États ne doit pas dépasser 0,5 % du produit intérieur brut. Alors que nous entrons en récession, Cela signifie une baisse profonde de l’ensemble des dépenses publiques, et donc une déstructuration de tout ce qui reste des services publics. Cela n’a rien à voir avec une union budgétaire qui supposerait un budget et des politiques communes mis en œuvre dans l’ensemble de la zone euro. Chaque État, chaque gouvernement devra appliquer une politique d’austérité tournée vers leur propre population, ce qui est aussi un facteur d’éclatement nourrissant les ressentiments contre l’Europe.

Pour sortir de la spirale de la crise financière, il faudrait monétiser les déficits et la dette. Réduire la dette suppose d’acheter les obligations antérieures, ce que fait partiellement la Banque centrale européenne (BCE). Mais elle a décidé récemment de cesser d’agir dans ce sens, a déclaré le président de la BCE Mario Draghi, sauf dans le cas d’une discipline budgétaire plus forte. On peut aussi monétiser les déficits, ce qui allégerait le poids des marchés financiers, pour ouvrir la porte à une politique alternative luttant contre la récession qui vient. Il faut donc revoir les statuts de la BCE. Et si la BCE ne peut agir, on peut demander à la Banque de France de le faire car elle a encore la capacité de monétiser les déficits.

Mais il n’est pas question d’intervention de la BCE dans le futur traité révisé. Que deviennent les parlements et les peuples, qui devraient être consultés par référendum comme dans certains pays en 2005 ?

Le fait majeur, dénoncé par Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, et par la Confédération européenne des syndicats porte sur les conséquences des politiques d’austérité. Elles s’attaquent au plus grand nombre et visent toutes les libertés démocratiques, y compris les formes démocratiques habituelles comme la consultation des parlements. Mais la consultation des parlements suppose une transparence qui pourrait mettre en cause l’ensemble de ces politiques d’austérité, parce qu’elles susciteraient des réactions sociales. En fait, on ne met pas en œuvre des politiques d’austérité sans dans le même temps installer un Etat répressif. L’austérité c’est détruire la forme sociale de l’Etat et s’attaquer aux mouvements sociaux pour infliger une défaite aux salariés.

Le dernier Conseil européen a-t-il pour autant résolu les problèmes immédiats de la dette et de la croissance ?

Les mesures adoptées lors du 16e sommet européen depuis 2009 – symptôme d’une crise profonde – n’apportent pas de réponse à la crise. Tout le monde est d’accord pour dire que le diagnostic est faux. La crise ne vient pas du non-respect des critères du Traité de Maastricht ou du Pacte de stabilité, notamment les 3 % d déficit par rapport au produit intérieur brut. La montée des dettes souveraines est due à la crise financière qui commence en août 2007. Cette crise systémique du capitalisme s’est poursuivie, avec une réplique qui a commencé en août 2011 par la chute des marchés financiers. On voit bien, dans le cas notamment de la Grèce, que les politiques d’austérité ne règlent pas la question de la dette. La dette et les déficits restent présents et cela aggrave la récession : en Grèce, on a enregistré un recul de 0,5 % du produit intérieur brut. Au lieu de proposer une relance, on inscrit l’ensemble des pays de la zone européenne dans le cadre d’une récession généralisée et profonde.

On voit aussi se profiler l’émergence d’une nouvelle réplique de la crise mondiale. Après la faillite de Lehmann Brothers le 15 septembre 2008, les États sont intervenus contre les possibilités de faillite bancaire en fournissant aux banques les liquidités dont elles avaient besoin. Mais les estimations des besoins en liquidités sont aujourd’hui dix fois supérieures ! Il n’y aura jamais assez de capitaux disponibles pour lutter contre la crise actuelle… Ce qui rend immédiat un certain nombre de revendications, portées par des économistes qui ne sont pas forcément de gauche. Par exemple, la nationalisation des banques, pour éviter que cela coûte trop cher demain. Il faudrait aussi créer un fonds financier public pour orienter les capitaux vers l’industrialisation, la création d’emplois, les services publics pour faire en sorte que les besoins sociaux soient satisfaits. Pour éviter qua la nationalisation ne soit une pure et simple restructuration des banques.

Pourquoi est-ce que les gouvernements ne mènent pas de telles politiques ?

Les politiques d’austérité paraissent aberrantes sur le terrain économique et financier, mais il faut sortir du champ de l’économique pour les comprendre. Leur but : déstructurer, détruire l’ensemble des acquis sociaux, des services publics, pour laisser la porte ouverte à une nouvelle accumulation du capital et augmenter le profit tout en déstructurant tous les contre-pouvoirs, le mouvement des Indignés comme le mouvement syndical et politique. On ne peut pas expliquer les choses autrement, car les nouvelles règles proposées dans l’Union européenne ne dessinent aucun avenir. Elles sont à courte vue et oublient totalement les enseignements de la théorie économique : l’économiste John Maynard Keynes écrivait déjà dans les années 1930, dans « La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », que quand tous les pays mènent la même politique d’austérité, c’est la dépression assurée. On sait aussi que la monnaie unique ne peut pas résister à cette politique. Ce qui a été décidé lors du conseil européen de décembre aura-t-il encore un sens au mois de mars prochain ? L’Euro passera-t-il l’hiver ?

Propos recueillis par Thierry Brun

(1) Enseignant à l’université populaire de Caen.

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