Pour Art Farmer et Milt Jackson

Les liens invisibles qui tissent nos vies et nos morts…

Pour quelles raisons obscures, le trompettiste-bugliste Art Farmer, né le 21 août 1928 à Council Bluffs dans l’Iowa, est-il mort le 4 octobre 1999 à Manhattan – lui qui vivait à Vienne en Autriche -, cinq jours avant l’inventeur du vibraphone bebop Milt Jackson né le 1er janvier 1923 à Detroit dans le Michigan, et mort, suivant la dépêche de l’agence France-Presse, à New York des suites d’un cancer du foie ? Cette coïncidence de dates conduit à s’interroger sur les fils invisibles unissant ces deux hommes. Et ils sont nombreux. D’abord parce qu’ils ont, sous le nom de Milt Jackson, construit la matière d’un album où l’esthétique du trompettiste domine, ensuite parce que le disque le plus abouti du « Jazztet » – un groupe qu’Art avait formé avec le saxophoniste ténor Benny Golson dans les années 58-621 et passé un peu inaperçu pour cause de free-jazz – s’intitule « The Jazztet and John Lewis ». Pour qui l’ignorerait, John Lewis – 79 ans et toutes ses touches comme le démontre son dernier album pour Atlantic (WEA) « Evolution » – a été le pianiste et l’âme damnée du Modern Jazz Quartet, dont la vedette était Milt Jackson.

Bizarre rencontre. Drôle d’endroit. Un peu froid sans doute. Eux qui ne connaissaient que le brûlant. Ils savaient l’être sans en donner l’impression. Tout en décontraction. Tous les deux marqués par l’Eglise, le gospel et capable de s’adapter à tous les contextes, de faire leur miel de toutes les évolutions/révolutions du jazz. Jusqu’au bout – drôle de terme – ils ont joué, enregistré. Milt aimait les Big Bands. Il avait commencé par là. Dans celui de Dizzy Gillespie.2 Et il a fini avec un big band. Celui du Clayton/Hamilton. « Explosive »,3 un titre on ne peut mieux bien choisi. Il avait conservé la joie de créer, de jouer. Avec ses souvenirs. Passés et futurs.

Art, lui, était les réunions plus réduites. Le quartet. Avec un art – celle-là tout le monde s’y attendait – consommé des formules mathématiques. Lorsque 4=1 ou 3 ou 2 ou 1. D’une seule voix, de voix multiples, de duos ou d’un simple solo. Pour Atlantic (aujourd’hui distribué par WEA), en compagnie d’abord du guitariste Jim Hall, il va signer deux albums qui reste dans toutes les mémoires, en particulier « To Sweden with Love » où il fait swinguer et flotter les mélodies traditionnelles suédoises. Pour clore ce cycle en 1965, avec un quartet renouvelé avec le pianiste scintillant Steve Kuhn, Steve Swallow à la basse – qui remplaçait le frère jumeau de Art, Addison mort en 1963 – et Pete La Rocca à la batterie pour ce « Sings me sofly of the blues »,4 une composition de Carla Bley. En 1968, il s’installera à Vienne… Le temps de la reconnaissance était venu…

Art Farmer était plutôt un marginal sans descendance, alors que Milt fut le créateur d’une école. Chaque vibraphoniste lui doit quelque chose comme à Lionel Hampton. Tout devrait les opposer. Pourtant les rapprochements sont multiples. Comme si leur union dans la mort faisait prendre conscience de leurs convergences. Et de l’influence de Milt sur Art… Comme de celles de Charlie Parker et de Lester Young, sans compter Billie Holiday qu’il cite tous les deux comme leur phare…

Nicolas BENIES.

1 La resucée des années 80 est bien pâle. Comme disait l’autre l’histoire ne se répète sauf sous forme de caricature…

2 A écouter les Masters Of Jazz (distribué par Disques Concord) sous le nom de Dizzy. Notamment les volumes 7&8, et 9.

3 Qwest, le label de Quincy Jones, distribué par WEA.

4 Que Warner (WEA) a réédité dans le cadre de son opération « cinquantième anniversaire de Atlantic ». Cet album avait disparu des bacs des disquaires. Quelque fois ce type d’opération a du bon lorsqu’elles sont faites par des amoureux du genre comme Vincent Mercier.

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