Endetté, et alors ?

On (l’État) n’a plus d’argent !

Les commentateurs-trices n’en finissent pas de seriner ce message venu directement du gouvernement. Une démonstration de leur manque d’esprit critique. Les journalistes devraient se méfier des idéologies et des sources gouvernementales. Macron/Lecornu répètent à l’envi l’allégorie de Fillon, « un État en faillite ». Depuis le temps, force est de constater que cet État en faillite se porte bien…
Commençons par une évidence : l’endettement n’est pas synonyme de faillite. Au contraire. On connaît l’adage : « On ne prête qu’aux riches ». Si l’État peut emprunter sur les marchés c’est que les opérateurs – en l’occurrence souvent des fonds d’investissement – font confiance : l’État paiera les intérêts de sa dette. Confiance qui repose sur la capacité de l’État de lever les impôts, les taxes qui entrent ponctuellement. L’État s’est toujours endetté même si cette dette peut devenir invisible comme ce fut le cas après la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1980 par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et des « avances » de la Banque de France.

Même si les recettes ont baissé depuis, au moins les deux quinquennats de Macron, victimes de dogmes imbéciles – redondance, un dogme est le contraire de l’intelligence – résumés dans « la politique de l’offre », soit la baisse des impôts qui pèsent sur les entreprises et les plus riches pour augmenter le profit de l’entreprise qui devait, suivant le théorème de Schmidt – l’ex chancelier social démocrate allemand– se traduire par la hausse des investissements. Ce théorème n’a pas montré sa pertinence dans la réalité pour deux raisons principales, la baisse du marché final provoqué par l’absence de hausse des salaires et par la politique de l’offre – une politique d’austérité – , pèse sur l’incitation à investir faute de prévision d’un élargissement de la consommation et la possibilité de gagner plus à court terme en spéculant sur les marchés financiers. Logiquement il fallait changer de politique. Fait aggravant la croissance était faible dans le conteste de l’après crise systémique de 2007/2008.
Macron a poursuivi cette politique sans tenir compte du contexte et des nécessités de la réindustrialisation. Comme la cour des comptes l’avait dit – alors présidée par Moscovici – les baisses d’impôts
non financés par d’autres impôts ou taxes ne pouvaient qu’aggraver le déficit.

Baisses d’impôts + une croissance faible = une baisse des recettes.

Le déficit ne provient donc pas d’une augmentation des dépenses – la dégradation des services publics témoignent que le gouvernement n’a pas augmenté ces dépenses nécessaires – de l’État ni de la protection sociale mais de la baisse des recettes.
La poursuite de cette politique – acceptée par Marine Le Pen, c’est une première dans son discours – et son accentuation : baisse des pensions de retraite, avec un essai raté d’opposer les générations, attaques frontales contre les système de protection sociale ne peuvent que mener à l’approfondissement de la récession et à creuser les inégalités. La pauvreté et la précarité ont progressé en France ces deux dernières années montrant que le système de répartition, sécurité sociale, minima sociaux, services publics ont été profondément déstructurés.
Le déficit public dépasse les 5% su PIB, l’indicateur de la création de richesses, un rapport entre un stock et le mouvement de l’économie, le processus qui aboutit à la hausse de la valeur produite. L’opposition entre une photographie et le film … Le budget pour 2027 prévoit qu’il devrait atteindre 5,4%, une sous estimation qui tient à la prévision optimiste de croissance du gouvernement – 0,9 % – alors que la plupart des instituts de conjoncture prévoient moins à juste raison. Un déficit qui fait rugir tous les partisans d’une politique de la tronçonneuse, comme Milei en Argentine, loin des 3% fixé par le traité de Maastricht et qui reste la référence, dans la zone euro aujourd’hui. Les seules dépenses qui peuvent augmenter sans borne, sont les dépenses militaires.
Si, pour un moment, le gouvernement abandonnait les doctrines néo classiques pour adopter un point de vue keynésien, il comprendrait qu’un déficit, en période de faible croissance ou même de récession pourrait permettre de relancer l’économie à condition de cibler les dépenses utiles socialement en les finançant par l’endettement. Ce serait aussi une réponse aux revendications portées par les mobilisations récentes.
L’endettement est souvent considéré comme le diable en personne alors qu’il s’agit d’u ne avance sur la production, la croissance future à condition de cibler les dépenses. En fonction des crises vécues et particulièrement la crise climatique, tous les États seront obligés de s’endetter massivement. Une nécessité qui oblige à s’interroger à la fois sur la dépendance des États aux marchés financiers – que leur politique de déréglementation dans les années 1980 a permis de créer – et à des formes de financement nouvelles pour révolutionner l’accumulation du Capital.
L’Agence au Trésor qui négocie les OAT – obligations au Trésor – fait face à l’augmentation des taux d’intérêt à 10 ans qui ont atteint 4,95%. Mais les effet de cette hausse ne commenceront à se faire sentir dans le service de la dette qu’en 2029.
Les journaux économiques glosent sur le « spread », écart de taux d’intérêt avec l’Allemagne qui reste, malgré sa crise industrielle profonde, la première économie européenne. L’État en Allemagne s’endette au taux de 3,70% soit un écart de plus de 100 points de base pour parler comme les financiers, 1 % pour parler comme tout le monde. Un écart important qui devrait déterminer une intervention de la BCE pour le réduire sinon la zone euro ouvre des perspectives de bénéfices spéculatifs aux hedge fund qui risque de gonfler le spread.
Il est nécessaire de sortir la tête des seules questions françaises. Les États-Unis empruntent à plus de 5%, toujours pour les obligations à 10 ans, taux qui démontre que ce pays trumpien n’est plus la référence mondiale. C’est un changement important. Longtemps le taux américain a été la base de calcul du « spread » pour tous les autres pays. Et le déficit US dépasse 7% du PIB… Qui dira que les États-Unis sont en faillite ?
Pourquoi le taux pour la dette publique française dépasse celle de l’allemande ? A cause du déficit ? Que Nenni ! A cause d’un Président et d’un gouvernement qui n’a plus de légitimé. Les « Gilets jaunes » avaient ouvert une crise politique, et les initiatives – la dernière, la dissolution de 2024 – ont fait se succéder toutes les crises de régime. La dernière aurait dû se traduire par la démission du chef de l’État incapable de répondre à de revendications considérées comme légitimes, mettant dans la rue des milliers de personnes en colère face à un déni de démocratie. La démocratie est menacée… par Macron et son gouvernement.
Pour résumer ce qui fait peur aux opérateurs sur les marchés financiers ce n’est pas l’incapacité pour l’État de payer les intérêts de la dette mais… Macron !
Le rationnel de tous ces commentaires se trouve dans le montant de l’endettement. Pour en diminuer le poids, il faut changer de politique économique. Notamment fiscales. Il est nécessaire d’imposer le patrimoine des plus riches. La taxe dite « Zuckman » est un premier pas en ce sens… Le gouvernement s’y refuse faisant ainsi la preuve que sa volonté de baisser les dépenses sociales et celles des services publics n’est que l’expression d’une politique fondamentalement anti sociale dans le droit fil de toutes les politiques menées par les gouvernements successifs depuis le milieu des années 1980.
Il reste la politique monétaire aux mains de la BCE. Comme ses homologues elle a l’œil rivé sur l’inflation qui, dans la zone euro dépasse 3%. Or, toutes les banques centrales ont comme objectif 2%, une mesure arbitraire qui s’est imposée comme une référence. A sa disposition la BCE a comme outil les taux d’intérêt à court terme. Elle aurait pu donner comme signal aux marchés financiers la baisse de son taux mais le dogme 2% a été le plus fort, elle a – comme la FED – haussé son taux au risque d’aggraver la récession pour toute la zone. Son analyse date des années dites « 30 glorieuses », où la hausse des prix reflétait celle de la masse monétaire en circulation, la création monétaire pour parler autrement. Actuellement la hausse des prix – mesuré par l’indice des prix à la consommation – provient de la hausse des coûts dus à la hausse des coûts du transports et des dérivés du pétrole. La hausse du taux de l’intérêt ne peut agir dans ces conditions sauf à jouer la crise économique, la récession et la déflation.
Pour conclure l’État a les moyens financiers pour mettre en œuvre une politique… qui réponde aux besoins, aux revendication de défense des services publics. Il n’est ni aux abois ni en faillite même si la politique macronienne a été meurtrière pour les finances publiques.
Nicolas Béniès